Texts

Fragments philosophiques et politiques (1840s-70s)

Un recueil de citations tirées des manuscrits et des compilations posthumes, préparé par Philippe Le Goff et Peter Hallward en 2016.

La pensée, les idées, la morale

La pensée, c’est l’homme. Il n’est rien que par elle. Tout le reste n’est que misère et embarras. Mais devant la nature, cette pensée elle-même n’est qu’une ombre, un souffle qui passe, un rien qui s’évanouît. Rien ne lui est possible qu’au prix de la plus austère modestie et de la juste appréciation d’elle-même. Se surfaire, s’enfler d’orgueil, c’est le jeton dans le chemin de l’impuissance, de la déception, de la ruine. L’homme est d’autant plus fort qu’il se sait plus faible. (16 avril 1868, MSS 9592(3), f. 284).

 

La vie d’un peuple n’est pas dans les œuvres de ses mains, mais dans sa pensée. La vie matérielle n’est un reflet de cette pensée. Dès qu’elle la supplante et de servante se fait maitresse, c’est le commencement de la mort. En dix années la chute intellectuelle et morale de la France est déjà profonde. (Discours de Blanqui pendant le procès de juin 1861, MSS 9591(1), f. 297).

 

Les révolutions doivent être faites dans les esprits avant de s’accomplir dans la rue. (1 septembre 1852, MSS 9582, f. 75; cf. MSS 9581, f. 149).

 

Erreur désastreuse de croire transformer un pays par des moyens purement matériels. (n.d., c. 1849, MSS 9584(2), f. 200).

 

L’Économie politique sans morale. Son indifférence morale lui ôte toute puissance de critique. La justice est le seul critérium vrai dans l’application des choses humaines. Elles ne sont que ténèbres pour le sceptique. […] On ne peut pas étudier une vitalité changeante et perfectible comme une matière inerte et immuable.

La justice est le ferment du corps social. N’en tenir compte équivaut à se fermer la perspective, à s’ôter la faculté de comprendre. (mars 1870, CS2, 58).

 

La France est à nous. Nos idées sont, on peut le dire, son âme et sa vie. A travers les vicissitude, les oscillations, elle y revient pour son mouvement propre, comme l’aiguille aimantée au Pole-Nord. L’estomac nous l’arrache quelque fois. Toujours le cerveau nous la ramène. (April 1850, MSS 9584(1), f. 176).

 

L’œuvre de la nature est fatale et s’accomplit suivant une loi immuable. L’œuvre de la pensée humaine est mobile comme la pensée elle-même et dépend de la volonté, de l’énergie ou de la faiblesse. (30 décembre 1868, NDNM, 45-46; cf. MSS 9591(2), f. 14).

 

C’est la Philosophie qui gouverne le monde. Elle est l’âme des sociétés. Toutes les autres sciences n’interviennent dans la direction sociale qu’en modifiant ou réformant la Philosophie.

Aucune société n’a vécu sur la terre, sans être régie par une Philosophie. C’est la différence des Philosophies qui fait la différance des organisations sociales.

C’est en vain que d’autres sciences prétendraient à changer le gouvernant d’une société, en secouant le joug, et voudraient se substituer à une domination qu’elles croient déchue, usée, vermoulue. Leurs efforts demeurent impuissants et n’introduisent qu’un élément de troubles, jusqu’à ce qu’elles soient parvenues à transformer la Philosophie elle-même et à la recréer à leur image.

Alors seulement l’ordre se rétablît, parce que le principe directeur s’est mis en harmonie avec les tendances nouvelles, et qu’ils en est devenus l’émanation. Mais les tendances n’ont prévalu définitivement et ne demeurent maitresses que parce qu’elles se sont résumées et formulées en un philosophie qui devient à son tout le credo social, l’âme sociale, le cerveau de la société, le grand ressort de son organisme.

Tant que la vieille philosophie n’a pas disparu et continue à disputer la place, tant que l’avènement de la nouvelle n’est pas définitif, que son triomphe n’est pas complet, sa victoire absolue, la lutte et le trouble sont partout.

Les temps de transition sont sujets à se faire illusion sur l’omnipotence (la puissance de la) philosophie. Préoccupés seulement de l’ancienne, qu’ils étaient habitués à considérer comme maitresse, en la voyant attaquée, ébranlée par des forces extra-philosophiques, ils croient à la déchéance de la philosophie elle-même et s’imaginent qu’elle va être détrônée et remplacée à la direction sociale par des pouvoirs nouveaux d’un ordre tout différent.

Erreur profonde ! Ces forces nouvelles ne sont que les éléments d’une nouvelle philosophie, bien qu’elles paraissent étrangères par leur nature à cette idée et en dehors de touts philosophie. Elles retrouveront leur assise régulière qu’après d’être traduites condensés en une philosophie qui, à son tour, sera la pensée publique et la souveraine de la société.

Dans ces temps de transition, point d’ordre véritable, ni de repos, tant que la guerre continue entre la vieille philosophie et les forces surgies, quelles qu’elles soient, qui impliquent et entrainent un autre concept philosophique, tant que la vieille souveraine n’est pas morte et enterrée, et que sa rivale (son ennemi) ne l’a pas officiellement remplacée sur son trône.

Ce qu’on appelle les temps de transition ne sont précisément que le temps la durée de la guerre entre deux philosophies, l’une qui s’en va, l’autre qui vient.

Il semble d’abord que ce combat compromette l’idée de philosophie elle-même et qu’elle doive périr dans la lutte de ses deux formes opposées. Elle parait responsable des malheurs de la lutte. Illusion ! Les sociétés ne peuvent se passer d’une synthèse. Même alors que l’idée de synthèse a été compromise, presque perdue par les abus et les dangers de l’a priori, alors que les esprits en révolte contre ce péril, semblent disposés à proscrire la synthèse, qu’elle est suspecte, odieuse, presque hors la loi, alors même l’esprit humain a besoin d’une synthèse, et s’il la condamne sans pitié, lorsqu’elle prétend sortir tout d’une pièce d’un a priori, il la reconstruit par la base, et toute la différence, c’est qu’il lui donne des fondations sur la terre, au lieu de la faire descendre du Ciel, qu’il commence par les fondations, au lieu de commencer par le faîte et de construire en l’air.

Mais il faut un édifice et la société ne se calme et ne se rassied que lorsqu’elle est logée. (n.d. MSS 9592(3), ff. 384-386).

 

Il n’y a jamais de capitulation de conscience. La conscience ne capitule pas; elle prend le deuil; elle s’enveloppe d’un voile funèbre et devient le fantôme silencieux du remords attaché aux pas du coupable. Le cri du désespoir et de la douleur n’a jamais été la voix du repentir. Le repentir est une émanation de la conscience, il ne peut pas être l’œuvre de la torture. (n.d., c. 1850? MSS 9581, f. 160).

 

La force est le privilège de la matière. La pensée n’y a aucun titre, aucun droit. Y prétendre serait de la démence. Son arme est la faiblesse qui s’appuie sur la force et n’a point la folie d’en rêver l’usurpation.

Se serrer les uns contre les autres par l’association, c’est la ressource des hommes. L’isolement est le propre de la force, le faisceau, le recours de la faiblesse. La solidarité, le progrès, le perfectionnement par l’association, non par l’individu. Il briserait et serait brisé.

Et cependant, la pensée, c’est toute notre personnalité. Le corps appartient à la matière, et notre part dans son gouvernement est bien peu de chose, trop encore peut-être. Car à cette part reviennent presque toutes les sottises qui le ruinent. (‘Solidarité et modestie nécessaire de la pensée’, 1868-69, MSS 9590(1), ff. 267-268).

 

La matière a la force, elle ne procède que par la force. Ne prétendons pas l’imiter. L’imitation est impossible, elle serait désastreuse. Il faut savoir reconnaître la supériorité, et ne point marcher sur ses brisées.

La pensée n’a ni la même puissance, ni le même rôle. Produit de la matière, humble file de chaque minute de la durée, elle n’a point à lutter de procéder avec sa mère. Elle a son mode spécial d’action, et ce mode n’est point la contrefaçon, mais le contre-pied de la matière. Il y a là cet antagonisme mystérieux qui se montre partout, sans donner nulle part son explication.

La matière, force irrésistible, n’accorde de droits qu’à la force. La pensée doit surtout en reconnaître à la faiblesse. Elle a son initiative, sa voix au chapitre, son intervention dans le gouvernement de l’humanité, et cette intervention ne doit avoir d’autre but que de corriger, de redresser l’action fougueuse de la matière, dans ce qu’elle a de brutal et d’impitoyable. Ce n’est qu’après tout qu’une façon de l’aider en la rectifiant, un concours qu’on lui prête et qui préexistait dans la production même de la pensée. Elle-même a fourni les moyens de l’assister en la redressant.

La pensée vient en aide à la matière dans son œuvre humaine. Elle développe cette œuvre dans la voie de la perfectibilité, et son véritable levier, sa puissance à elle, c’est la souveraineté de la faiblesse. Ainsi éclate sa véritable valeur, le redressement des forces de la matière, redressement qui est un véritable concours, à la différence des animaux qui subissent cette force avec une inertie passive, incapable de réagir et jouet impuissant de toutes ses manifestations. L’animal obéit en aveugle, l’homme se défend, mais il ne se défend avec succès que par les armes même que lui a données la matière. Dès qu’il en cherche ailleurs, qu’il oublie son point d’appui, qu’il perde pied sur sa mère, il s’égare et se perd dans le vide.

Dès que la pensée, en se déclarant immatérielle, cesse de s’appuyer sur sa mère, elle perd pied et se perd dans le vide, semblable à la femme, émanation du foyer. Aussitôt qu’elle commence à de détacher de cette source qui seule alimente, elle flotte quelques secondes, errante à la surface et s’évanouit.

L’homme tient de la matière un cerveau perfectible par la réaction de la pensée. Malheur à lui s’il oublie que cette pensée n’est qu’un produit du cerveau et ne peut se développer que par le perfectionnement de ce cerveau lui-même ! Croire à un être chimérique, quelque nom qu’on lui donne, indépendant de la substance nerveuse, c’est quitter le chemin sur pour se jeter dans la divagation qui conduit aux abimes.

La pensée proclame au dessus de tous les droits de la faiblesse, parce que la pensée est le lien commun de tous les hommes. C’est par elle ils communiquent, par elles ils ne font qu’un seul être. Par elle s’établit la solidarité universelle. Par elle, l’intérêt d’un seul devient l’intérêt de tous, et cet intérêt de tous se résume dans l’intérêt du plus faible. Qui est jamais sur de n’être pas le plus faible, et si le faible est sacrifié, où s’arrêtera le sacrifice ? Qui peut se flatter de n’y être pas enveloppé ? Le jour où par la communication universelle de la pensée, toute l’espèce humaine ressentira électriquement les griefs du plus humbles de ses membres, ce jour-là sera proclamée la souveraineté absolue de la faiblesse et l’enfant qui nait sera roi, parce qu’il est l’être faible par excellence. (‘La matière a la force. Rôle contraire de la pensée. Solidarité par l’abaissement de la force’, 1868-69, MSS 9590(1), ff. 266-267).

 

L’homme de génie représente à la fois la plus grande force et la plus grande faiblesse de l’humanité, la pensée sans bornes, l’incapacité de pourvoir à sa propre vie. Il est plus qu’un homme et moins qu’un enfant. S’il ne trouve l’aile d’une mère, il meurt. A ce titre, il est l’idéal de la fraternité et de l’avenir. Il raconte aux nations que l’intérêt du faible et l’intérêt du génie se confondent, qu’on ne peut attenter à l’un sans attenter à l’autre, et qu’on aura touché la dernière limite de la perfectibilité, alors seulement que le droit du plus faible aura remplacé sur le trône le droit du plus fort. (‘Propriété intellectuelle’, 1867, CS2, 46).

 

L’homme, du moins l’homme actuel, ne peut vivre isolé. L’expérience le démontre, car il n’existe nulle part qu’en société. Cette preuve suffit. II y a donc chez lui nécessairement une double vie, la vie indi­viduelle et la vie de relation. De là un double instinct, celui de la conservation personnelle et celui de la conservation sociale, l’un plus simple et plus énergique parce qu’il sauvegarde l’élément premier de l’espèce, l’autre plus complexe, dès lors plus faible et plus variable. Du reste, ils varient tous les deux. Car leurs manifestations se modifient selon le degré de lumière et en sont toujours la conséquence et la mesure. Ces échanges successifs marquent les étapes de l’humanité. À toute date, la conscience publique est le reflet et le thermomètre de la science publique. Ainsi la morale, fleur de l’arbre de la pensée, n’est que l’expression plus ou moins puissante de l’instinct humanitaire qui défend aux hommes de s’entrenuire et leur commande de s’entraider. C’est pourquoi le précepte, cependant vieux déjà : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît», loin de tom­ber en décrépitude, comme toutes les théodicées, par le progrès de l’esprit humain, n’a fait que gran­dir de siècle en siècle, et se dégage avec une irré­sistible énergie des décombres de la métaphysique religieuse. Il s’empare des âmes et va bientôt régir le monde. Une trilogie simple et claire, qui exprime le dévouement, le devoir, le droit, deviendra l’application de la morale au gouvernement de l’humanité.

– Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît… c’est l’idéal.

– Ne fais à personne ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît… c’est la justice.

– Il te sera fait comme tu as fait aux autres… c’est la loi.

La loi n’est qu’une revendication de la justice, sous peine de n’être plus une sanction mais une représaille. Or, les représailles sont la loi de la guerre, c’est-à-dire du mal. Donc, l’expiation ne doit jamais égaler la faute. On le voit, la morale c’est la réciprocité. Cette doc­trine, purement humaine, sera notre flambeau dans toute recherche, notre guide dans toute appréciation. Faire de la philosophie, c’est étudier la pensée et la conscience. Faire de l’histoire, c’est raconter le rôle de la conscience et de la pensée dans la vie des peuples. Tout ce qui entrave, tout ce qui pervertit ces deux éléments essentiels de l’humanité est justiciable de la morale. À ce titre, le surnaturel et le despotisme lui doivent des comptes sévères. Car ils en ont été la violation perpétuelle. (‘Candide’, 3 mai 1865, MF, 248-250).

 

La pensée, courant électrique entre les membres de la grande famille humaine, transmissible en raison de la facilité des communication et de l’accroissement des lumières. L’isolement et l’ignorance interceptent le courant. Les plus mortels ennemis de l’humanité sont ceux qui entravent l’instruction. Il serait moins criminel de détruire les routes, que d’empêcher la propagation des connaissances. Les oppresseurs de la liberté de penser et d’écrire sont plus dangereux que les loups et les tigres, que le choléra et la fièvre jaune. Ils ne doivent plus compter parmi les hommes et il faut les détruire comme des choses nuisibles. (25 juin 1868, MSS 9592(3), f. 137).

 

Fausseté de l’idée d’une morale fine, invariable, éternelle, qui a proclamé ou prescrit dès l’origine des devoirs de l’homme.

L’histoire et la géologie donnent à cette proposition (thèse, théorie, affirmation, assertion) de démenti le plus complet en établissant (démontrant) jusqu’à l’évidence la variabilité de la morale selon les temps et le lieux, sa progression plus ou moins lente ou rapide, mais toujours proportionnelle au développement des lumières.

L’idée du devoir, expression et résumé de la morale est mobile comme elle et se règle sur sa marche.

Les spiritualistes affirment hautement l’unité et l’inflexibilité de la morale. Ils s’imaginent par conséquent en posséder la connaissance ou plutôt la conscience absolue. Eh ! bien, ils seront un jour eux-mêmes déclares des barbares, violateurs de la morale, ou mieux encore, ignorants de ses lois les plus essentielles. (1868-69, MSS 9592(3), f. 74).

 

La morale du code pénal et de la religion (ciel ou enfer) c’est la morale du chien, ou os à manger ou des coups de fouet, la morale ignoble et bassement égoïste. La morale vraie, c’est celle qui résulte de la solidarité humaine, morale basée aussi sur l’intérêt personnel, mais tout autrement compris et inséparable de l’intérêt général. “En blessant ton semblable tu te blesses toi-même et les tiens…”

L’individu doit les neuf-dixièmes de son existence à la société. Il n’est rien que par elle, il périrait sans elle. Leurs intérêts sont tellement confondus qu’on ne peut les concevoir séparés. L’intérêt social est donc en même temps celui de chaque membre de la grande famille, et la morale devient aussi non pas seulement un devoir, mais une nécessité pour chaque individu. C’est toujours l’intérêt personnel, mais épuré, agrandi, élevé aux plus hautes conceptions intellectuelles et complètement dépouillé de ce calcul étroit et dégradant qui se règle sur la peur ou sur l’espérance toutes personnelles. (‘Question de la conscience’, 1868, MSS 9592(3), f. 189).

 

Après la Révolution de février [1848], plusieurs années de préparation intellectuelle auraient du précéder et préparer le scrutin populaire. C’est par l’idée, jamais par la force, qu’on doit conquérir une nation. Mais encore faut-il que l’idée puisse se produire, et c’est précisément ce que la monarchie ne permet point à l’idée républicaine. (‘Point d’assemblée’, 20 novembre 1870, La Patrie en Danger, 273).

 

La source de la puissance intellectuelle est dans la faculté de communiquer ses idées. L’idée incommunicable n’est rien ; elle n’existe pas. Quand bien même un homme concevrait les plus merveilleuses idées (pensées), s’il est impuissant à les communiquer, il n’a rien trouvé. Qu’une autre, longtemps après lui, sache eu faire part au genre humain, il soit l’inventeur légitime.

Mal traduire sa pensée, ignorer l’art de la transporter vive, nette, précise, dans l’entendement obscur d’autrui, la laisser vague, indécise comme un nuage, c’est à peine l’avoir crée, car elle reste dans les limbes. Prendre une idée dans cet état, c’est trouver sous une pierre.

August Comte est illisible. Ses adeptes sont illisibles. Il semble que ses doctrines aient la propriété désagréable d’estropier ce don de la communication, premier besoin (nécessité) du monde intellectuel. Les positivistes sont tout frappés de paralysie mentale. (‘Le Positivisme – Parole et livre’, 1868, MSS 9592(3), f. 244).

 

Le seigneur Capital est contre nous et il n’y a pas d’autre maitre; et quel maitre! C’est lui qui est empereur. Il tient dans ses mains la vie et la mort de la France. Pourtant, avec de l’énergie et de l’habilité, on aurait pu avoir raison de son porte-glaive. Bonaparte a pour lui la France matérielle; il a contre lui la France la France intellectuelle et moral. Les idées sont pour nous, et c’est aussi un terrible ennemi, celui-là. Après tout, l’homme est une intelligence. Sous peine de mort même matérielle, il faut que l’idée triomphe. On n’a su rien faire d’un auxiliaire si puissant. Tant d’hommes avaient un nom, un prestige! Ils n’ont pas seulement levé le doigt; il semble que leur métier soit uniquement d’hésiter, jamais de travailler, ni de produire. Inertie complète partout; on supplée aux actes par le bavardage. (Lettre à Rougée, octobre 1853, MSS 9584(1), f. 88).

 

Les hommes! Les feuilles! Jouets des vents, jouets des passions! Mais solidaires, et tenant à un même tronc, l’arbre, l’humanité. Le lien des feuilles, matériel; le lien des hommes, moral: la conscience. (‘Vanitas vanitatum!’, 11 décembre 1858, MSS 9583, f. 288).

 

Dans l’orateur il y a trois-quarts d’acteur. Il agit puissamment sur l’auditoire, mais par le coté inférieur, par le coté des sens. C’est une émotion presque toute physique, peu durable. La parole écrite n’agit que sur la pensée, dans le silence complet, presque dans l’anéantissement de l’homme matériel. Les yeux même, ces transmetteurs de l’idée écrite, sont presqu’annulés comme sens, et deviennent presqu’étrangère à l’œuvre accomplie. L’orateur enfièvre un instant deux mille personnes. L’écrivain instruit et transforme l’humanité. (‘La parole et le livre’, 1868, MSS 9592(3), f. 244).

 

La révolution est une victoire du cerveau; la contre-révolution, une victoire des tripes. Toujours la pensée nous rend l’avantage que les appétits nous ont fait perdre. (16 décembre 1858, MSS 9581, f. 201).

 

Engraisser un peuple comme la volaille, en lui crevant les yeux et le mettant sous la mue. (1857, CS2, 325).

 

La Pensée et le cerveau

L’intellectus, l’entendement, la faculté de penser réside dans la substance grise et n’est mise en action que par les sensations venues de l’extérieur. Sans l’intermédiaire des sens, point de faculté de penser, point d’intellectus. Les enfants fournissent heure par heure la preuve de cette vérité. (12 juillet 1868, MSS 9592(3), f. 229).

 

Les réactions violentes de la pensée sur l’organisme nerveux sont une preuve qu’elle en est le produit, preuve aussi forte que l’effet inverse, la réaction des maladies cérébrales sur la pensée. La joie, la colère, la peur, le désespoir frappent souvent comme la foudre. Comment méconnaitre la destruction matérielle de l’encéphale par la commotion? S’il existait sous le crâne un hôte étranger d’essence immatérielle, de pareilles catastrophes seraient-elles admissibles? (‘Réactions violentes de la pensée sur le cerveau’ (1868), MSS 9592(3), f. 223).

 

Entre la pensée de l’homme et celle de l’animal, il n’existe qu’une différence de plus ou moins qui tient uniquement à celle du cerveau. Le mécanisme […] de la pensée est absolument identique. (n.d. [c. 1868], MSS 9592(3), f. 156).

 

L’homme a beaucoup moins qu’il ne la pense la supériorité morale sur les animaux. Le spiritualisme va jusqu’à les considérer comme des choses. (‘Question de la conscience’ 1868, MSS 9592(3), f. 189).

 

Les prêtres voudraient enlever au matérialisme son argument le plus incommode, l’identité complète du mécanisme de la pensée chez l’homme et chez les animaux. Il n’existe en effet de différence que du plus ou moins. Le phénomène est identique. Terrible embarras pour les gens qui soutiennent l’incompatibilité de l’immatériel et de la matière. Les bêtes donnent un démenti écrasant à cette théorie. (‘L’âme des bêtes’, 1868, MSS 9592(3), f. 225).

 

La différence du chien à l’homme est énorme pour l’intelligence, très-peu de chose pour la conscience spiritualiste, basée sur la récompense ou le châtiment. La conscience matérialiste, fondée sur la solidarité, est complètement inabordable pour tous les animaux. (‘Conscience à la façon des chiens’ (1868), MSS 9592(3), f. 224).

 

L’Engagement et la volonté

Ils connaissaient bien ma pensée; de là tant de haines conjurées. Ils voulaient passionner les intérêts; moi les consciences; et ils m’accusent de ne pas connaître les hommes! C’est avec le levier de l’enthousiasme qu’on soulève le monde. Toutes les combinaisons de la science, tous les raffinements de la théorie, tous les calculs de l’économie mathématique ne créeront jamais la millième partie de cette force irrésistible qui naît de l’élan des cœurs et de l’exaltation des âmes. (mars 1849, MSS 9581, f. 65).

 

Notre devoir à tous est de nous y jeter sans hésitation, dès que les circonstances l’ordonnent. « Fais ce que dois, advienne que pourra ». Il n’existe pas d’autre opportunité. Cette maxime seule est toujours opportune. (12 juillet 1879, MSS 9588(2), f. 457).

 

La gloire est dans le péril affronté volontairement pour le triomphe des convictions ; elle n’est pas dans le danger subi par contrainte et par peur. (n.d. MSS 9586, f. 402).

 

« De la Patience, toujours ! De la résignation, jamais ! » (‘Une trahison Catholique et Royale : Tentative d’évasion de Belle-Île, dans la nuit du 4 au 5 avril 1853’, n.d. MSS 9592(3), f. 36).

 

La marche à suivre est celle-ci. Restreindre et supprimer, le plus promptement possible, par des moyens sérieux, énergiques, les déprédations du capital; accroître, dans la même mesure, le bien-être des masses, et, en même temps, lancer l’instruction au pas de charge.

C’est plus facile qu’on ne pense. Il ne faut que de la bonne volonté. C’est la mauvaise qu’on a rencontrée jusqu’ici, l’obstacle ouvert ou hypocrite, l’entrave sous toutes les formes, sous tous les prétextes, toutes les forces de l’État mises au service des ténèbres… (‘La marche à suivre’, 1870, CS2, 117).

 

Le mot loi n’a de sens que dans la nature. Qui dit loi, dit règle invariable, immanente, fatale, incompatible avec l’intelligence et la volonté. Partout où l’homme intervient, il ne peut plus être question de loi, mais de caprice et d’arbitraire. Le terme loi, en pareil cas, est une impertinence, une hypocrisie, une filouterie, et le plus souvent tout cela ensemble.

Lois politique, sociale, économique, etc. mauvaise plaisanterie. Il n’y a que des expédients, phénomènes qui varient au gré des fantaisies et des passions humaines. Ce qu’on appelle la loi, chez les hommes, n’est jamais que l’expression de la volonté du plus fort. Que cette volonté soit par occasion, conforme au droit et à la justice, c’est possible. Tant mieux alors, mais ce n’est là qu’un hasard heureux. Du jour au lendemain la volonté peut devenir la formule de l’iniquité et de la violence. (‘La loi, mot inapplicable aux choses humaines’, 1868, MSS 9590(1), f. 278).

 

Prétendue fatalité des lois économiques qui régissent la société. Pure impertinence. Rien de plus arbitraire et de plus irrégulier que la marche des choses humaines qui varient au gré de milliards de caprices. Rien de moins semblable à l’ordre immuable et fatal des choses de la nature. (1868, MSS 9590(1), f. 274).

 

Les incrédules méprisent en théorie les vieilles superstitions, ils s’y conforment dans la pratique. On plaisante, on fait l’esprit fort en parole, mais on se courbe devant le préjugé dominant, on subit la tyrannie du fait. On est attelé, on tire comme l’âne, par routine. Peut-être même serait-on surpris et embarrassé de n’avoir plus la bride, le collier, et ne de pas le sentir entre les limons.

Nécessité d’une lutte en règle, permanente, acharnée contre la vieille tyrannie. […] Nécessité d’une rupture complète avec les vieilles superstitions et une guerre incessante contre leur despotisme. (3 mai 1868, MSS 9592(3), ff. 146-7).

 

Le libre arbitre

Le libre arbitre est une moquerie. Tout le dément, les enfants d’abord. Leur caractère se fait jour, dès les plus jeunes années, avant même la première aube de la conscience, le prétendu régulateur des actions humaines.

Les tendances distinctes des sexes n’attendent pas pour se montrer les premiers bégaiements. A quinze mois, une fille diffère d’un garçon par les instincts, les gestes, par toute l’attitude, sans que l’on puisse encore reconnaitre le sexe au visage…

… Les tribunaux criminels étalent aux yeux chaque jour les entrainements irrésistibles de l’organisme. Aveugle qui ne voudrait pas voir! On n’a pas oublié l’aimable Bretonne, Henriette, qui passa dans l’exercice de l’empoisonnement tout une vie de componction et d’humilité, ni la garde-malade Génévoise, si pleine de sollicitude et d’affection pour ses clientes, si habile à les endormir du sommeil éternel.

Madame Lafarge non plus n’est pas sortie de la mémoire contemporaine. Madame Lafarge avec ses grâces, son esprit, ses séductions qui lui conquirent et lui gardent encore tant de passionnés défenseurs. Celle-là savait joindre à toute la dextérité du vol à tous les raffinements de l’arsenic.

Si les crimes de la femme du monde peuvent jusqu’à un certain point s’expliquer par la cupidité, le ressentiment, l’orgueil, la soif des jouissances, ces mobiles étaient étrangers aux deux premières empoisonneuses. Ils ne jouent aucun rôle non plus chez la jeune servante qui a fait périr trois ou quatre petits enfants, tantôt en les saignant dans la gorge avec des ciseaux, comme des poulets, tantôt en les gavant jusqu’à mort d’excréments humaines.

Dans ces divers cas la médecine voit une monomanie homicide. Le mot me semble pas juste. Car il implique l’idée de lésion qui n’est certainement applicable à aucun de ces funestes cerveaux. Physiquement, ils étaient sains. Les forfaits qu’ils ont produits relèvent de la physiologie et ne sont point des cas pathologiques.

Néanmoins il resterait au spiritualisme quelque prétexte de batailler en faveur de la conscience, du libre arbitre, si des adultes seuls étaient les héros de ces lugubres aventures. Mais que peut-il bien dire, en présence de ces enfants de huit, neuf, dix ans à peine qui tuent leurs petits camarades avec des raffinements de tigre? A cet âge, la loi (pas plus que le bon sens) n’admet pas le discernement, c’est-à-dire la conscience et la responsabilité. Que reste-t-il sinon de simples instincts, ici de férocité, là de mansuétude, la tendance au bien ou au mal implantée victorieusement dans le cerveau par les lois aveugles de la nature, et qui sauront bien se faire jour, même à travers les influences de l’éducation? Où est donc le libre arbitre? (‘Libre arbitre’, n.d. [c. octobre 1869], in MSS 9592(3), ff. 77-8). 

 

L’homme ne peut vaincre l’illusion qui le porte à méconnaitre la divisibilité des fonctions du cerveau. Comme ces fonctions concourent à un ensemble qui parait indivisible, on s’obstine a voir une acte spontané, volontaire dans ce qui est le résultat de divers facultés en mouvement. On condense ces résultats en un seul qu’on croit l’œuvre de la volonté.

“Je me sens libre”, dit l’individu entrainé par l’unité apparente de son moi, “je veux, parce que je veux.” Illusion! La volonté est un produit de la substance nerveuse, et elle est déterminée par des motifs qui sont une émanation d’autres éléments nerveux. Tout cela est un jeu d’organes fonctionnant pour la satisfaction d’un désir, d’un besoin naturels (et nécessaires à l’individu). Le cerveau, c’est la personnalité, l’unité dans la multiplicité. (Que diable voulez-vous être? une entité?)

“Mais c’est la description d’une machine que vous faites là”, s’écrie (avec dépit) l’illusionné. “Je suis donc une machine?”

Que répondre sinon qu’on est dupe d’un mot qui choque par le fait de la comparaison. Une machine ne sent, ni ne pense. Que si on tient au nom de machine, soit. On sera une machine pensante. Rien que ce mot, machine, qui ne change rien, suffit pour mettre en fureur. La vanité ne plaisante pas.

Ces entichés de vieilleries s’en vont criant avec colère: “Nous ne sommes plus des machines!”. Machines, soit, puisque le mot vous plaît, mais du moins machines perfectionnées, car aujourd’hui elles connaissent leur mécanisme, et elles ne s’en doutaient pas (hier!). C’est toujours cela de gagné.

“Mais j’ai conscience de ma volonté”, reprend la dupe du moi. Oui, et vous n’avez pas conscience des motifs qui la déterminent. Peut-il y a avoir une volonté sans motifs? Pour le coup, ce serait bien là un effet sans cause. La volonté a source, comme tous les autres phénomènes nerveux, dans la disposition de l’organisme lui-même. S’il en était autrement, devant une situation donnée, tout le monde éprouveraient les mêmes impressions. C’est à quoi l’on ne songe guère. Chacun ne s’occupe que de lui-même, on ne s’inquiète peu de ce qui se passe dans le crane du voisin. Le moi absorbe et aveugle.

“Sortez donc un instant de votre propre contemplations et regardez à côté de vous. Pourquoi une différence si prodigieuse entre votre manière de sentir, de comprendre, de juger, de conclure, et celle d’un enfant, d’une femme, ou même d’un individu de votre âge? Ou les chercher sinon dans la différence même de conformation?

Pourquoi le vieillard, loin de grandir en force intellectuelle, est-il au contraire tombé en enfance? Ses penchants sont amortis, sa pensée éteinte, son jugement disparu, sa conscience oblitérée, sa volonté anéantie. On dit très bien alors: “il n’y a plus d’huile dans la lampe”. En effet, les cellules nerveuses sont épuisées été la vie s’en retire. Chez l’enfant, une faiblesse presque identique tient à une cause toute opposée.

La où les élément nerveux différent, leurs manifestations sont dissemblables, et rigoureusement en rapport avec l’état de l’organe qui les produit. On croit néanmoins en pleine possession de son libre arbitre. L’individu ne s’aperçoit pas de l’influence cérébrale qu’il subit, car cette influence c’est encore lui. Comment, dans cette opération de l’entendement distinguerait-il la faculté qui veut de celle qui dicte la volonté? L’action de toutes deux est simultanée et pour lui parfaitement indivisible, ou, du moins, s’il y a succession, il n’en a pas conscience, parce que le moi reste (naturellement) le même. C’est naturellement l’individu qui a conscience des contre-coups des divers foyers cérébraux en mouvement, et il se dit naturellement: c’est moi. De là l’illusion opiniâtre de l’indivisibilité de l’âme.

L’homme, être pensant, est très infatué des apparences immatérielles. Sa pensée ne se persuade pas volontiers qu’il est purement et simplement une série de phénomènes émanés de cette masse grisâtre, à forme et à texture étranges, qui a pour nom cervelle. Il s’indigne d’un pareil affront. (‘Le libre arbitre – illusions de la volonté’ (1868), MSS 9592(3), ff. 219-220).

 

Qu’elle est la devise des Jésuites? – La Liberté! – des aristocrates? – La Liberté! – de l’exploitation? La Liberté!

La liberté, pour les prêtres, c’est comme ils disent, la liberté du bien, la liberté de brûler les libres penseurs, la liberté de l’inquisition.

Pour les aristocrates, c’est la suprématie de ce qu’on appelle les grandes existences, la liberté d’avoir des esclaves. […] Disons bien haut: “Sans l’égalité, point d’autre liberté que celle de l’oppression”. (septembre 1869, MSS 9592(3), f. 63).

 

La liberté! c’est au nom de la liberté qu’on livre l’ouvrier pieds et poings liés à la voracité du fabricant! Point d’ouvrage ou le paiement en marchandises; il n’y a pas à délibérer longtemps. Subir les conditions du maitre ou mourir de faim. La liberté exige qu’on maintienne le travailleur sous le coup de cette alternative. On le tue dans son propre intérêt. C’est le sublime de la conception en matière de l’ordre social. (29 janvier 1850, MSS 9583, f. 72).

 

L’homme, misérable machine. On douterait de la volonté, du libre arbitre, de la pensée même, à le voir presque automate, entrant en effervescence par ses passions, comme un minéral par des réactifs chimiques, avec la même uniformité, espèce de mécanisme obéissant à une loi aveugle et fatale.

Les hommes, feuilles qui poussent, tombent et pourrissent. Ces beautés si éclatantes aujourd’hui, demain cadavres, putréfaction, ossements, poussière; éléments désagrégés, hydrogène, carbone, bientôt après plantes, puis hommes et plantes encore, ainsi toujours dans une rotation monotone.

La terre, étincelle d’une minute qui se perd à travers les siècles! Le soleil, cette magie qui semble si éternelle, un éclair dans l’espace, précédé, suivi de milliards d’éclairs semblables!.. Quelle différence, dans l’éternité, entre ce soleil et l’éphémère, voltigeant une heure au bord du ruisseau. […] Rien de stable, de fixe, rien qui soit.

L’univers, l’Infini, Dieu: néant.

Que d’orgueil risible et d’efforts burlesques pour nous gratifier d’une âme immortelle! L’immortalité, ah! ah! tant de sophismes dans le but de nier l’analogie entre l’homme et les autres animaux! Grotesques distinctions entre deux identités! Même organisation de nos corps, mêmes fonctions, même procédés de la pensée […]. Qu’est ce que cette nuance, sinon un degré de plus ou de moins dans la faculté pensante, identique du reste dans son essence? (‘Vanitas vanitatum!’, 11 décembre 1858, MSS 9583, f. 288).

 

La Science et le matérialisme

La philosophie inaugurée au 18e siècle par Diderot et d’Holbach, proclamée et promulguée au 19e siècle pars les verdicts unanimes de la science, est la seule base possible de l’avenir. L’expérience est faite. Tous les avortements de la Révolution depuis 89 sont dus à l’abandon de cette philosophie. Il faut choisir entre elle ou le moyen âge. Il sera donc notre drapeau. (‘La Sincérité’, n.d. [1860s], MSS 9591(2), f. 374).

 

L’affirmation qui va prendre possession du monde est l’athéisme, l’univers incréé, éternel vivant par lui-même, de sa propre force, etc.

Cette affirmation a pour base la science, et la science seule réglera les croyances de l’avenir, changeantes selon les découvertes de cette science qui varie sans doute dans ses résultats, mais jamais dans sa méthode et sa sincérité.

Les dogmes sont morts à toujours. L’immobilisme est tué. Le monde est en marche, la science à sa tête. Il passera sur le ventre de toutes les religions, maitresses encore aujourd’hui en apparence. Vienne le signal de la débâcle, elles tomberont en déliquescence. L’écroulement sera rapide, universel. (18 décembre 1868, NDNM, 46; MSS 9592(3), f. 270).

 

Le Spiritualisme et la religion

Entre la science et le spiritualisme point de conciliation possible. Le spiritualisme c’est Dieu. Dieu c’est le dogme. Le dogme c’est le culte. Le culte c’est la superstition. La superstition, c’est l’abrutissement et ses conséquences: servitude intellectuelle, morale, politique, philosophique […]. La science libre conclut à la négation du spiritualisme. Cette négation est au bout de chaque expérience, elle est en quelque sorte la science elle-même, qu’elle la veuille ou non. (n.d. [c. 1868], MSS 9591(2), f. 306).

 

Sitôt que l’esprit humain cesse de comprendre, il dit : « Dieu !» Parole terrible qui, dès l’origine, a tenu l’esprit humain à la chaine et s’efforce encore de l’y retenir toujours. La foi dresse cette barrière sacrée sur la route des siècles, en criant à l’homme : « A genoux, impie ! On ne passe pas ! » La science lui dit froidement : « Lève-toi et passons » et l’homme passe.

Dieu, c’est le mot qui prétend tout expliquer, qui n’explique rien et qui interdit toute explication. C’est le mot qui satisfait la paresse et l’orgueil en faisant de l’ignorance le savoir. Il n’est pas vrai qu’en tout temps et en tout pays sous une forme ou sous une autre, on trouve Dieu ! Mais tous les hommes, sans une seule exception, ont cru dans un temps que le soleil tournait autour de la terre, cela est certain, et il n’est pas moins certain que le monde civilisé a cessé de le croire. Le progrès consiste tout entier dans l’abandon successif des vieilles illusions. Quand la race des inquisiteurs aura disparu, l’esprit humain, là où il cesse de comprendre ne dire plus « Dieu », il dira « Cherchons », et si les marchands de galimatias viennent conter que « l’inexplicable » explique l’univers, on leur offrira une place à Charenton. (n.d. [c. 1864], NDNM, 43-44; MSS 9587, f. 134).

 

Le spiritualisme n’est pas seulement une erreur philosophique, ne relevant à ce titre que de la discussion. Il est un crime politique et social, comme père de toutes les religions.

Les religions ont été le fléau du monde. Elles sont la source unique de l’ignorance, de l’exploitation, de la misère. Le spiritualisme n’a jamais eu pour ministre que le bourreau. Il a inondé la terre de sang. Aujourd’hui encore il ne règne que par la contrainte. Ses arguments sont le bâillon et le cachot. […]

Le spiritualisme est la pierre angulaire de l’oppression, l’instrument par excellence de la tyrannie. Toute Révolution la menace et l’ébranle. Toute contre-révolution le raffermit et le restaure. Les peuples n’ont pas de plus cruel ennemi. Il faut en finir avec ce boucher de genre humain. (octobre 1869, MSS 9592(3), f. 74).

 

“Il faut une religion pour le peuple!”, tel est le cri de ralliement des oppresseurs. Cela signifie: “Nous ne pouvons régner que sur des enfants et des esclaves.” Et depuis des siècles, la puissance est aux exploiteurs du surnaturel. Il est temps que leur règne finisse. Un premier coup leur avait été porté en 1789, alors que les bras nus passèrent dans le camp de la science et la mirent hors de page. Elle ne s’est redressée que sous cette protection.

Les hommes de ténèbres s’imagineraient-ils par hasard avoir ressaisi leur vieil empire sur la masse qui travaille et qui souffre? Les trahisons et les complicité leur soufflent peut-être cette espérance. Mais grande serait leur méprise! Les bras nus restent au service de la science qui a commencé que achèvera leur affranchissement. […]

La conspiration clérico-féodale prétend nous refouler jusqu’à la servitude et à la nuit du quinzième siècle. Mais elle rencontrera le peuple sur son chemin. Étudiants! Défendre la science, c’est défendre la Révolution, sa fille. Nous défendrons la science avec vous, et même sans vous, si le cœur vous manque. (Lettre aux étudiants, 30 mai 1868, MSS 9591(2), ff. 154-5).

 

Catholicisme: tombeau de l’intelligence, de la pensée, du cerveau. Le protestantisme: tombeau de la conscience, du sentiment, du cœur. [n.d. [c. 1849-1850], NDNM, 76; MSS 9581, f. 52).

 

Le catholicisme, ennemi éternel, implacable de tout qui est progrès, lumières, perfectibilité ! Qui pourrait oublier ses anathèmes contre la vaccination, contre le chloroforme, contre les chemins de fer, contre la vapeur, contre toutes les découvertes de l’esprit humain ? Et le magnétisme ! Et la phrénologie ! Et les tables tournantes !

Ridicule ou sérieuse, féconde ou stérile, toute nouveauté la rencontre sur son chemin et doit lui passer sur le ventre ou succomber. (17 novembre 1857, NDNM, 33; MSS 9581, f. 123).

 

Nous avons commis la faute de parler de l’Évangile du Christ, de le prendre pour drapeau, sous prétexte de quelques maximes, de quelques discours favorables à l’idée de justice. Nous avons payé cher cette maladresse.

Rien de commun avec les oppresseurs. Leur tactique, leur salut, est dans la confusion et l’obscurité. Il faut tracer la limite, une limite infranchissable entre eux et nous. Point de mots qui nous soient communs. Le malentendu nous est toujours fatal, toujours au profit de l’ennemi.

Religion est un mot à proscrire, sans hésiter. C’est une sottise funeste de vouloir nous l’approprier. L’équivoque et la tromperie ne sont point nos armes, mais celle de nos adversaires. Elle ne peuvent que nous blesser. Point de religion. Il n’y a pas plus de religion de l’Humanité que de la divinité. (14 juillet 1869, MSS 9590(1), f. 170).

 

Ces deux idées, Dieu et l’immortalité de l’âme, sont les appels les plus violents qui aient jamais pu se faire à la vanité et à l’égoïsme. Dieu, intelligence, volonté créatrice de l’univers, c’est la divinisation du principal attribut de l’homme, la pensée ! L’immortalité de l’âme, la vie à toujours, quoi de plus flatteur, quelle séduction adressée à l’instinct le plus énergique de tout animal, l’instinct de conservation, la crainte de la mort ?

Les religions vivent par ce double appât. Elles surexcitent jusqu’à le frénésie les deux passions de l’homme, de là tant de crimes, tant de folies, tant de perversions morales, les sacrifices humains, les cloîtres, l’indifférence dénaturée pour les siens, l’étouffement des plus saintes affections, etc., etc. (11 avril 1868, NDNM, 45; MSS 9591(2), f. 366).

 

Le christianisme n’est qu’une organisation, ou plutôt une conspiration en permanence. Il est né, s’est étendu, propagé, conservé, se propage et se maintient encore par son organisation. Rien que par son organisation. Les idées, les principes, la doctrine ne sont rien chez lui que des auxiliaires de l’organisation, un moyen, un prétexte. (mai 1865, NDNM, 64; MSS 9591(2), f. 17, 22).

 

Il est fâcheux que l’idée philosophique ne pénètre pas dans les masses. Elles ne deviendront sérieusement révolutionnaires que par l’athéisme. Jusque là, il n’y aura que de la crème fouettée. On ne peut pas espérer que le peuple raisonne l’athéisme comme un penseur. Il n’a pas l’instruction suffisante. Mais s’il l’acceptait d’instinct sur une donné brève et générale, il serait armé en guerre et irait dès lors au fond des choses. Sans cette base, il ne peut pas comprendre une rénovation sociale, un remaniement complète de la société. Il ne se doute pas que l’idée de Dieu est le fondement essentiel de celle qui pèse sur lui. La haine des aristocraties contre l’athéisme, leur cramponnement aux idées religieuses, devraient le mettre sur la voie. Mais il n’y fait pas attention. De plus, on est si peu à mettre en avant cette thèse! Elle manque absolument d’organes et ne rencontre que des ennemis. (Lettre ‘à tous’, 18 avril 1866, MSS 9590(2), f. 356).

 

L’Éducation, l’instruction, la discussion

‘L’asservissement intellectuel et physique, sous l’autorité divine du prêtre et du seigneur, est le type normal d’une société modèle. L’instituteur n’agit qu’en dissolvant. Il apporte la lumière, la discussion; il brise le double joug posé sur le cou du paysan. La doctrine d’obéissance aveugle et de foi craintive est détruite’ (20 octobre 1848, MSS 9583, f. 16).

 

Point de Révolution durable, sans lumières ! Point d’émancipation, sans l’intelligence de base ! La liberté, c’est l’instruction ! L’égalité, c’est instruction ! La fraternité, c’est l’instruction ! Des institutions, des livres, la lutte moulée, voilà les vrais agents révolutionnaires ! Les prédications frappent dans le vide, quand elles s’adressent à des foules ignorantes. Les flots de ces multitudes aveugles se soulèvent à tous les vents. Un revers les pousse contre l’impulsion de la veille. Malheur aux guides de cette masse mouvant qui broie les homme en poussière sous chacune de ses oscillations. Les avalanches sont moins imprévues et moins foudroyantes. (2 février 1850, MSS 9583, f. 84).

 

L’instruction est le seul agent de délivrance et d’organisation sociale. C’est l’intelligence qui gouverne le monde et c’est l’instruction qui donne l’intelligence. Privilège du petit nombre, elle amène l’oppression monarchique ou féodale. Apanage de tous, elle seule pourra créer par l’Égalité, l’ordre, la paix, la liberté, le bonheur. Elle est donc le premier besoin, la première conquête à poursuivre. (17 septembre 1869, MSS 9592(3), ff. 64-65).

 

L’inutilité des sacrifices, c’est bien là en effet le côté le plus triste de ces Révolutions. Tant de sang versé, tant de maux soufferts pour retomber plus bas dans l’abyme! Il a de quoi désespérer. Une cause, une seule, est responsable de ce funèbre dénouement: l’ignorance! Vis consili expers mole ruit sua [Force bereft of wisdom falls to ruin by its own weight]! Horace avait prédit 1500 ans d’avance l’issue de cette guerre de Souabe et de tant d’autres luttes! (2 février 1850, MSS 9583, ff. 83-4).

 

D’où vient l’ignorance ? «Du défaut d’instruc­tion», dirait M. de la Palisse. Je me permets d’ajou­ter : elle vient surtout de l’enseignement clérical qui a pour but et pour résultat l’extinction des lumières et l’abrutissement par la superstition. Si, au lieu de gaspiller 500 millions par an à tenir, dans une oisi­veté qui les désespère, les six cent mille jeunes gens les plus robustes du pays, l’État consacrait cette somme à l’instruction publique et voulait organiser un enseignement sérieux, rationnel, basé sur la science, en moins de dix ans la transformation de la France serait complète. Tous les travailleurs, deve­nus, d’instruments passifs, des citoyens éclairés, associeraient spontanément leurs intelligences et leurs bras, et le problème de l’organisation du travail selon la justice se trouverait résolu. (‘Projet de discours’, août 1867, CS2, 154-156).

 

[Victor] Cousin vient au secours de l’ignorantisme par une mise en suspicion formelle de l’instruction. Suivant lui, elle n’est qu’un instrument dangereux, plus propre à blesser qu’à guérir. C’est l’éducation qui moralise et l’instruction n’est salutaire qu’à la condition de se trouver dans la main des prêtres. “[…] Dans les pays où une forte éducation religieuse accompagne l’instruction primaire, celle-ci est féconde en résultats moraux; sinon, non. L’instruction sans éducation n’est qu’un instrument de plus pour faire le mal.”1

C’est tout bonnement la théorie de l’inquisition: suppression de l’examen, de la discussion, de la presse; asservissement des populations à une doctrine religieuse, à un enseignement dogmatique, despote des consciences et dominateur des intelligences, placé en dehors et au-dessus de tout examen. La controverse est un blasphème; la contradiction un attentat. La pensée est désormais rivée à un dogme inviolable, l’esprit humain enchaîné à un doctrine sacro-sainte, hors de laquelle tout est crime et abomination. L’homme ne s’appartient plus. L’autorité de la raison et anéantie. Car on le déclare, l’instruction, c’est-à-dire la connaissance, le développement des facultés intellectuelles, l’agrandissement du savoir humain ne produit que désordre et immoralité. […] C’est un crime que la proclamation d’une telle doctrine! C’est une déclaration de guerre à l’espèce humaine. Il n’y a pas de symptôme plus grave des périls de la France que l’audacieuse préconisation de cette tyrannie. C’est une mise hors la loi de l’intelligence. […]

Oui, l’instruction est une force, puissance, celle qui gouverne le monde; et de cette force on peut faire un usage détestable; cela n’est que trop visible. Aux mains d’une minorité c’est une arme de guerre, un instrument d’oppression contre la masse désarmée par l’ignorance. Cette minorité connaît la valeur de l’arme qu’elle détient, et veut en conserver le monopole comme garantie de sa domination. (‘La Guerre’, n.d. [1849-50], MSS 9581, ff. 93-4).

 

L’éducation fait les esclaves, l’instruction fait les hommes libres (1868, MSS 9592(3), f. 222).

 

Nous avons tous, de nature, la notion du bien et du mal qui est le fondement de la sociabilité humaine. Ce qui heurte cet instinct nous révolte. L’assassin lui-même déteste son crime chez les autres. Des maximes perverses ne pourraient s’accréditer que par le monopole de la prédication. La contradiction les tue. Voilà pourquoi la liberté de discussion doit rester inviolable. Elle est la sauvegarde de l’ordre social. Se peut-il rien de plus odieux que cet argument: “telle doctrine est mauvaise, je l’interdis”. […] Le peuple seul est juge et non pas vous, simple partie au procès. Il est le tribunal devant lequel doivent plaider librement toutes les idées. Étouffer une seule voix, c’est de la violence. […]

Ainsi font ceux qui entravent la presse. Ils veulent soustraire au peuple, seul tribunal légitime, le jugement d’opinions qui toutes ont le droit de comparaitre devant lui, qui ont ce droit aujourd’hui surtout que le peuple, investi du suffrage universel, doit tout connaitre, pour choisir. Étrangler la discussion, c’est lui ôter la faculté du choix, c’est une atteinte à la souveraineté. (Procès de Bourges, mars 1849, MSS 9590(2), f. 399).

 

Barthe est venu lire à la tribune dite nationale un projet de loi sur les crieurs publics. Aux termes de cette loi, nul ne pourra colporter des écrits dans les rues s’il n’a reçu une autorisation de la police, et cette autorisation pourra être retirée ; ce qui revient à dire que désormais il n’y aura de crieurs publics que ceux de M. Gisquet. Le public sera inondé de diatribes dégoûtantes, des libelles diffamatoires que les presses de la rue de Jérusalem vomissent chaque jour contre quiconque sent battre dans sa poitrine un cœur indépendant et généreux. Les écrits républicains seront proscrits, le peuple ne pourra plus y puiser les principes d’une morale pure ; cette source de lumière et de vertu lui sera fermée ; il n’y aura plus pour lui de liberté de la presse, car les journaux sont trop chers pour sa bourse, et la liberté de la presse n’existe réellement, jusqu’à un certain point, que pour les grands journaux.

Jamais loi ne fut plus ouvertement hostile au peuple, jamais attentat plus flagrant ne fut commis contre cette liberté pour laquelle six mille de nos frères sont morts en juillet 1830. On parle des ordonnances de Charles X ; mais étaient-elles plus contre-révolutionnaires que la loi proposée par M. Barthe ? Les ordonnances de Charles X s’attaquaient surtout aux classes moyennes ; elles frappaient les journaux qui sont lus par les hommes d’une certaine aisance ; la loi Barthe, plus inique, plus odieuse encore, s’attaque à la presse des rues, à la presse des ateliers, elle déclare nettement que les ouvriers n’ont pas le droit de s’instruire.

C’est que le peuple a été constamment le souffre-douleur de l’aristocratie. Sous le nom de serfs, il était opprimé jadis par les nobles et les prêtres ; sous le nom d’ouvriers, d’artisans, il est opprimé par l’aristocratie financière. Pour ces riches superbes qui s’engraissent des sueurs des prolétaires, les prolétaires ne sont qu’une vile populace digne de tous les mépris et qu’il faut tenir dans une ignorance éternelle. (‘Loi qui interdit au peuple la faculté de lire’, 2 février 1834, MF, 102-103).

 

Rien de plus funeste que l’idée d’une morale absolue, éternelle, unique, gravée dans le cœur de tous les hommes.

On compte sur cette base inébranlable pour la solidarité de l’édifice civilisé. La morale étant écrite dans la constitution de chaque individu, innée en un mot, est à l’abri de tout péril et ne peut se perdre.

Sécurité dangereuse qui dispense des précautions à prendre pour la conservation d’un bien imperdable.

Or, l’étude historique du genre humain démontre la fausseté de cette prétendue pérennité de la morale. La morale est une résultante, toujours mobile et variable, du mouvement intellectuel accompli par les hommes. Si la lumière s’éteint, la morale disparaît avec elle. L’instruction et la morale sont dans une étroite dépendance, de mère à fille.

Il faut lutter sans relâche contre l’ignorance, d’abord, pour maintenir la morale à sa hauteur présente, ensuite, pour en élever le niveau en développement les connaissances acquises et poussant les conquêtes de la pensée.

La croyance à une morale fixe, indépendante des variations intellectuelles, est un des plus grand périls qui puissent menacer l’espèce humaine.

La loi de Darwin, struggle for life. Barbarie de loi du plus fort dans cette lutte pour l’existence, loi qui sacrifierait le faible au fort. La nature a posé la question pour toutes les espèces. Chacun la résout à sa manière par la lutte individuelle sans pitié chez les brutes, par la solidarité croissante chez l’homme. Le progrès et la perfection sont en raison directe de cette solidarité. (1869, MSS 9590(1), ff. 162-163).

 

La liberté de la discussion est toujours sans péril pour la justice et la vérité. Elle n’est redoutable qu’à l’iniquité et à l’erreur. Voilà pour­quoi l’erreur et l’iniquité, pour se défendre, recourent toujours à la violence. (n.d., [1848?], MSS 9581, f. 2; cf. f. 53).

 

La France est changeante. C’est précisément toute sa supériorité. Elle ne croit désormais qu’à la démonstration. Elle n’a plus le respect de ce qui existe, parce que cela existe. Le temps a cessé d’être pour celle une consécration de quoi que ce soit.

L’usage, elle n’y tient plus. La coutume, elle en rit. La tradition, elle la foule aux pieds. Elle jeter par dessus bord ses enthousiasmes de la veille, dès qu’ils lui apparaissent comme des illusions et des préjugés. (‘La mobilité, force principale de la France’ (1868), MSS 9592(3), f. 226).

 

La nation me dit: “Je t’ai écouté; tes raisons sont mauvaises; je n’accepte pas ta doctrine. Je n’accepte pas.” Voilà le jugement et la seule condamnation possibles. La nation ne peut pas me dire: “Je vais te brûler, t’emprisonner pour avoir plaidé une cause je repousse.”

La loi n’est respectable que si elle a ses racines dans la conscience publique et dans la justice. Hors de là, ce n’est plus que la force brutale […]. Si la loi mérite respect par cela seul qu’elle est la loi, l’édit de 1689 [la révocation de l’édit de Nantes, qui était loi en vigueur dans son temps, était digne de respect. Qui le soutiendrait? Il faut donc à la loi une autre source de légitimité que son existence même, c’est-à-dire la volonté d’où elle sort.

Choisissez! Ou proclamez équitables toutes les lois passées parce qu’elles étaient lois, et sanctionnez aussi tous les crimes dont elles sont souillées – ou donnez à la loi pour base nécessaire: la justice. Justice ou force brutale: voilà l’alternative aussi bien dans le présent que dans le passé.

On dit: la loi émane de la nation par le suffrage universel; on ne peut pas laisser mettre en question sa légitimité. Qui donc voudrait proclamer l’omnipotence du suffrage universel? Il y a quelque chose bien au-dessus du vouloir, non plus seulement des majorités, mais de la nation entière: c’est le droit, la conscience. Le suffrage universel en relève lui même, et ne puise que là sa justification. “Sans doute, va-t-on répondre. “Or c’est précisément parce qu’il relève et s’inspire de cette origine que sa volonté exprimée dans la loi est légitime et commande l’obéissance. Qui oserait se prétendre arbitre plus compétent, meilleur appréciateur de justice et de légitimité que la nation entière? Quel tribunal au-dessus d’elle auquel on puisse en appeler?”

Quel tribunal? — La nation elle-même mieux informée, mais à une condition sans laquelle il n’y a ni tribunal ni justice, à la condition d’écouter avant de juger. De là, l’inviolabilité de la discussion, le droit absolu de la presse et de la parole. […] En encore la décision rendue est-elle irrévocable? La partie condamnée l’est-elle à toujours? Pas le moindre du monde; le recours reste éternellement ouvert. Je dis à mon juge: “c’est bien; j’en appelle de la nation mal informée à la nation mieux instruite. Si j’ai perdu mon procès, ce n’est pas que la cause soit mauvaise, c’est que je l’ai mal défendue. Demain un autre sera plus heureux, où je serai moi-même mieux inspiré”. L’appel indéfini est ouvert aux idées devant la juridiction suprême du Peuple.

La nation n’a pas les vanités étroites, les mesquines sensibilités d’un tribunal ou d’un assemblée. Elle est de bonne foi, et l’équité même. Elle peut se tromper, mais elle ne s’obstine jamais contre l’évidence, de parti pris et par orgueil. Elle se déjuge sans honte comme sans hésitation. (n.d., MSS 9581, ff. 53-4; cf. MSS 9583, f. 3).

 

Paris et la France

Paris, capitale de l’intelligence et du travail, est la véritable représentation nationale, le congrès gigantesque et majestueuse où la patrie entière, par l’élite de ses enfants réunis (artistes, ouvriers, savants, industriels) s’occupent incessamment à tisser l’œuvre de sa grandeur et de sa prospérité. La Réaction va paralyser le pas en lui comprimant le cerveau. Parisiens! C’est à vous, riches et pauvres, de ne pas laisser décapiter la France. (‘Adresse électorale aux Parisiens’, donjon de Vincennes, 19 septembre 1848, MSS 9581, f. 121).

 

Paris, véritable représentation, essence concentré du pays, domine l’assemblée qu’in n’est qu’une émanation toute matérielle et nominale. Devant Paris, l’assemblée n’est rien. Paris abdiquera devant la France majeure. Qu’est-ce que le gouvernement d’une assemblée quand elle a cessé d’être l’âme, la condensation d’un grand peuple pour n’offrir plus qu’une collection d’individualités choisies à la courte-paille? Un théâtre, une scène d’histrions où le geste et l’organe donnent la puissance, où les figures de rhétorique font les affaires de l’État. Le De arte oratoria devient alors le code et l’évangile du pays. Les autres nations nous empruntent le régime parlementaires quand nous n’en voulons plus. (7 Février 1856, MSS 9581, f. 93).

 

Paris, représentation nationale, fait la puissance de la France, en condensant sur un point toutes les forces intellectuelles. Ce moyen peut être bon pour constituer un pays et lui donner à la fois énergie extérieure et interne. Mais ce n’est pas là un état normal. Un peuple doit vivre par lui-même et non par représentions.

Paris est la France entière aujourd’hui. Il faut que la France entière devienne Paris, et Paris aura cessé d’être une nécessité vitale (pour la nation). Sa nation est à l’état de tutelle et de minorité sous l’autorité naturelle d’un parent supérieur en intelligence. L’Enfant ne peut rester indéfiniment mineur. Il doit arriver à sa majorité.

Chez l’homme, la croissance se fait d’elle-même par le développement organique. C’est une simple question d’âge. Dans une nation les choses se passent tout autrement. La minorité se prolonge ou s’abrège par le fait des hommes eux-mêmes, de leur bon sens ou de leurs sottises, par les fantaisies des passions et de la pensée. Ce développement n’est point, comme celui des organismes, soumis à une loi immuable, enfermé dans un cercle fatal. L’Enfance ici point durer de longs des siècles ou quelques années, aboutir à la virilité ou à l’avortement et à la mort (se nouer et finir par la mort) sans avoir atteint l’âge d’homme. (1869, MSS 9590(1), ff. 173-174).

 

Les grandes villes rayonnent sur [les paysans] leur lumière. Paris surtout, Paris, foyer de la pensée, volcan d’ou l’idée jaillit en gerbes de flammes, Paris devient la providence libératrice des campagnes. Qui a fait la Révolution, émancipé les serfs, détruit les dîmes et les corvées, brisé la tyrannie du presbytère et du château, délivré la France de sa servitude séculaire, tiré le pays du tombeau féodal, démoli les 40 mille bastilles où le paysan gémissait chargé de sa double chaine: Paris, l’épouvantail et l’exécration des Royalistes (20 octobre 1848, MSS 9583, f. 17).

 

Entre l’ouvrier de Paris et celui du moindre hameau, il n’y a pas seulement solidarité mais identité d’intérêt. Et cependant quelle diversité d’opinions! Rien de plus simple: on est catholique à Rome, musulman à Constantinople. La France a des foyers de lumière et des foyers de ténèbres. Ici, dans un coin de la province, l’existence immobile du polypier. Là, dans Paris, tous les bouillonnements de la pensée. Paris est le cerveau, la Province l’intestin. Que serait devenue la société française, sans cette initiative parisienne qui a toujours agi d’autorité, sans consulter personne? 1789 – 1830 – 1848 sont les œuvres de sa dictature, œuvres acclamées par l’enthousiasme du pays. Toujours et partout des chants de joie pour ses victoires, de larmes pour ses défaites. Paris est un orateur géant qui s’adresse au monde entier de sa voix tonnante, et dont la parole retentit jusqu’aux extrémités de la terre. Voilà le secret de sa popularité, de son ascendant et de son puissance. Malheur à ceux qui l’outragent. Ils seront trainés aux tribunaux de la colère des nations. (septembre 1848, MSS 9582, f. 69; cf. MSS 9581, f. 145).

 

Soif de détruire Paris. La conspiration marche. Paris doit-il succomber? L’aristocratie du monde entier est intéressé à la chute, à l’anéantissement de la cité, mère des révolutions. (n.d. [c. novembre 1848], MSS 9581, f. 146).

 

L’Italie fédérée aurait, ce qui manque à la France, la multiplicité des foyers lumineux et l’habitude des autonomies. Paris est seul. Ce hasard de l’histoire nous a servis, en nous donnant la Révolution et une redoutable force d’ensemble. Bien pour le temps de lutte. Mais l’avenir n’est pas à la guerre. Il est à la paix et à la solidarité générale, non pas certes l’avenir de demain, mais celui de bientôt.

Brusquer la fédération en France, serait encore plus inutile et surtout plus dangereux que de brusquer l’unité en Italie. On n’improvise pas des foyers lumineux et indépendants. Il sont l’œuvre du temps. Ce temps sera court désormais, grâce à la progression rapide des lumières. On poussa l’abréger encore par la rigueur des moyens d’instruction publique. Mais enfin l’improvisation est impossible.

Qu’on ne s’y trompe pas, décentraliser, dans l’esprit des fauteurs de cette politique, c’est détruire l’influence de Paris, lui enlever son action directrice sur la province ; c’est mettre la lumière sous le boisseau et rendre la prépondérance au passé. C’est en un mot, la contre-révolution. La démocratie est dupe. Elle se laisse dévoyés par la haine du despotisme. (‘Centralisation et décentralisation’, 1868, MSS 9592(3), ff. 260-261).

 

En [17]93, le peuple des provinces s’est rangé partout du coté de Paris unitaire contre l’insurrection des directoires départementaux, tenants, champions de la Gironde Fédéraliste et Bourgeoise. Mais, en 93, Paris, au lieu de l’autocratie d’un seul représentait l’autocratie de tous, c’est-à-dire l’Égalité. Il la représente encore aujourd’hui, et il la représentera jusqu’à ce que la France entière l’ait adoptée. Il n’y aura plus alors ni Royauté, ni patriciat, ni clergé, ni bourgeoisie, ni plèbe, ni dictature Parisienne, ni Centralisation, ni Fédéralisme, ni différences de classes. Ces mots n’appartiendront plus qu’à l’histoire. La nation, une, libre, maitresse d’elle-même, sans millionnaires et sans mendiants, sans exploiteurs ni exploités, surtout sans oisifs, possédera la véritable self-government qui, jusqu’à cette heure n’existe nulle part, pas même aux États-Unis, tant s’en faut, et en Angleterre, moins que partout ailleurs. (‘Centralisation, suite’, 14 octobre 1867, MSS 9590(1), ff. 106-107).

 

Paris, tête et cœur de la France, ne doit être gardé que par la population elle-même, par la population tout entière. Or par l’effet de certains mauvais vouloirs, la majeure partie des ouvriers n’est pas inscrite encore sur les contrôles des légions, et ne prendrait aucune part aux choix des officiers. Cela n’est pas juste. Il n’est pas juste non plus que la Représentation Nationale soit élue sous l’influence à peu près exclusive des aristocrates ligués et des fonctionnaires de Louis-Philippe. C’est ce qui arrivera cependant si l’ajournement des élections ne permet pas au parti populaire de détruire les préjugés et les calomnies répandues contre lui par les factions rétrogrades qui se sont violemment arrogées, depuis 50 ans, le monopole de l’enseignement politique des masses. (‘Projet d’adresse au gouvernement provisoire lors de la Manifestation du 17 Mars 1848’, MSS 9584(2), f. 333).

 

Le militarisme croit tout réduire, tout dominer par l’intimidation : il s’imagine mener Paris comme un régiment. Mais, tout enrégimenté qu’il est, Paris a sa pensée et sa volonté qu’on ne discipline point, parce que ce sont choses étrangères et supérieures à la discipline.

Paris a voué son existence au Progrès. Il se sent frappé au cœur, lorsqu’on veut extirper le progrès de son sein, et y réinstaller les ténèbres. Il ne songeait qu’à repousser l’ennemi. Voici qu’on l’attaque lui-même dans ce qu’il a de plus cher, la science et la lumière. (‘Le danger de la situation’, 24 octobre 1870, La Patrie en Danger, 171-172).

 

Paris abandonne, en aveugle, sa défense à un homme qui a déclaré la défense impossible. Paris a perdu le sens, l’esprit, la volonté. Paris abdique.

Eh bien!, il aura le sort des peuples qui abdiquent, la ruine et le déshonneur. (‘Le sort des peuples qui abdiquent’, 28 novembre 1870, La Patrie en Danger, 317).

 

Les pouvoirs légitimes sont aux mains de qui résiste. Le bulletin de vote, aujourd’hui, c’est la cartouche. Aucun autre n’est valable, tant que l’étranger n’a pas vidé les lieux. Les départements envahis ou menacés d’invasion populaire sont frappés d’incapacité politique. Ils n’ont plus qualité pour régler le sort du pays. Une ville assiégée, aussi longtemps qu’elle combat, représente la nation et la représente même mieux que personne. En capitulant, elle déchire son mandat.

Si la province cède et que Paris se défende, il est la France. S’il succombe et qu’une province fasse tête à l’ennemi, elle devient à son tour la nation. Là où on se bat pour l’indépendance, là est la République, et le Gouvernement de droit comme de fait. Une assemblée qui traite avec l’étranger maitre du pays, est à l’état de révolte contre un seul canton qui continue la lutte par les armes. (‘L’abdication d’un peuple’, 14 novembre 1870, La Patrie en Danger, 242).

 

Le Conflit social

Le pauvre est un besoin pour le riche (1874, CS2, 366).

 

L’aristocratie : les fleurs. Le peuple – le fumier qui les faits pousser – système des sociétés depuis des siècles. (n.d. MSS 9582, f. 14).

 

Luxe… Pauvreté. — Prospérité publique… Misère publique. — Palais… Bouges. — Diamants… Haillons. — Orgies… Pain noir. — Partout et toujours ces deux termes sont le complément l’un de l’autre. (‘Misère’, octobre 1863, CS2, 335).

 

Depuis que le monde est monde, la force seule gouverne, grâce à l’ignorance ; la lutte entre le droit opprimé et la violence n’a jamais cessé. L’oppression, victorieuses et maitresse, se manifeste à travers les âges par la loi, expression de la volonté du plus fort. Ces lois ont constitué toutes les sociétés sur le principe de la propriété, autrement dit sur la servitude du travail. La majorité travaille et droit travailler pour la minorité. Telle est, en résumé, la formule de tous les organismes sociaux, depuis l’origine de l’humanité. On s’appuie de cette possession séculaire pour déclarer la légitimité de l’oppression. L’argument ne vaut pas. Il y a une condition pour qu’il soit légitime, l’ignorance, sa seule base. A mesure que la lumière se fait, l’argument faiblit, et, quand elle sera faite, il aura disparu.

L’oppression a triomphé, sans doute, partout et toujours, jusque aujourd’hui, mais non point sans combat. L’histoire n’est qu’un long récit de cette bataille acharnée. Elle a enregistré les sanglantes victoires de la propriété, ses lois atroces, son gouvernement impitoyable. La propriété ne s’est protégée que par les supplices contre les revendications instinctives et inconscientes du travail. Ce que l’on commence à discerner clairement dans les annales de tous les peuples, c’est la férocité des moyens mis en œuvre pour maintenir l’asservissement du travailleur, la domination du propriétaire. Le travailleur a été longtemps, il est encore, en bien des lieux, une propriété lui-même. Quand le progrès des lumières et de la morale commande enfin quelque part la suppression de ce crime, loin de le flétrir, on le justifie encore par une indemnité qui en consacre une fois de plus la légitimité. Ce crime a été une propriété. Il suffit, chapeau bas ! un dernier hommage à l’oppression qu’on abandonne seulement par contrainte et qu’il faut sacrifier aux exigences de la révolte. (‘Garnier’, juillet 1870, CS1, 247-249).

 

La misère des masses vient de la richesse des privilégiés. C’est le prélèvement de la rente sous toutes les formes, la dîme énorme frappée sur les travailleurs au profit des oisifs qui ruine et dévore le peuple. Tous les médecins, en quête de remèdes sociaux, posent le problème dans ces termes insolubles: “Guérir le travailleur ruiné par la rente, sans toucher à la rente”. (‘Sur divers ouvrages d’économie sociale’, 10 février 1850, MSS 9583, f. 89).

 

Aujourd’hui il n’existe que deux partis, celui qui veut conserver l’ordre social actuel, celui qui ne veut pas le conserver. Tout le reste n’en qu’un apparence, un masque. Un Républicain-conservateur et un Royaliste-conservateur sont deux enfants du même père. Le prénom seul varie. (1869-1870, MSS 9592(3), ff. 71-72).

 

Il n’y a plus aujourd’hui que deux camps ennemis. Dans l’un, tous les peuples, dans l’autre toutes les armées. Les peuples, frères par le travail et par la souffrance, s’embrassent à la dérobée en pleurant, tandis que les hordes mercenaires unies par les joies du meurtre et par la curée, issues de vin, d’or et de larmes, dansent la farandole sure les monceaux de cadavres. (‘La destruction des armées permanentes’, 9 novembre 1848, MSS 9581, ff. 157-8).

 

Il n’y a que deux partis: les implacables et les imbéciles – Les Riches, implacables; les pauvres, imbéciles. – Les maitres, implacables; les esclaves, imbéciles.– Les bourgeois, implacables; les ouvriers, imbéciles. – Les Riches, implacables; les pauvres, imbéciles. – L’aristocratie, implacables; le peuple, imbécile. (n.d., MSS 9583, f. 290).

 

Quand l’idée si vraie de Darwin sur la sélection naturelle est interprétée en faveur de l’écrasement du faible au profit du fort, c’est un blasphème et une erreur grossière. La sélection, dans l’humanité ne se fait pas, comme la sélection animale, par l’individu.

L’être isolé succombe dans la lutte. L’humanité repose sur l’association, elle est la négation de l’isolement, et le propre de l’homme, son triomphe, sa supériorité est précisément de combattre et d’annuler ces misères de la solitude. La solidarité est sa loi ; c’est l’arme et la protection de faible, sa propriété inviolable et sainte.

La sélection de l’humanité est toute puissante. Elle a vaincu les milieux, mais son arme dans cette guerre, c’est la solidarité. Elle en recueille les bénéfices, elle en doit supporter les charges apparentes. Il ne s’agit en effet que d’une apparence. Charge ici est un mot menteur. Cette prétendue charge qui est la puissance même et le bénéficie de l’association. (‘La sélection par la solidarité’, 1868, MSS 9590(1), ff. 265-266).

 

Le Capital et les ouvriers

La source de la misère des masses est dans le parasitisme capitaliste. (décembre 1869, CS2, 353).

 

Trouver plus de capital, c’est précisément ouvrir plus large la source des calamités. […] Tout dépend de l’organisation qui préside à l’emploi de ces capitaux. Dans l’ordre actuel, la multiplication des capitaux est le fléau par excellence, la source de toutes les détresses populaires, parce que leur formation, fruit de la rapine, engendre de nouvelles rapines et ainsi de suite, indéfiniment. L’accroissement du capital, c’est l’accroissement de la dîme qu’il perçoit sur les travailleurs, et cette dime est justement l’origine de tous leurs maux. (‘Trois remèdes’, 1850, CS2, 320).

 

Le formule de tout conservatisme: “Dieu est Capital”. (n.d. MSS 9591(2), f. 186).

 

Conspiration permanente du capital et du cléricalisme. Le capital commandite le travail des couvents et donne la préférence à leurs produits. Il prodigue les subsides aux écoles cléricales qui ont pour but l’abrutissement des masses ; il rêve, avec le cléricalisme, des saints Labres et des saintes Germaine-Cousins, et les offre, comme idéal, aux classes laborieuses. Le crétinisme physique et moral, tel est l’avenir qu’ils s’efforcent ensemble de préparer aux masses, assurés de trouver dans cet abêtissement la sécurité de leur domination. (1867, CS2, 344).

 

Richelieu dit: “Tous les politiques sont d’accord que, si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles de leur devoir. […] Les peuples sont comme les mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail. Mais leur charge, comme celle de ces animaux, doit être proportionnée à leurs forces.” M. Guizot a dit: “Le travail est un frein.” C’est la même pensée. (1857, CS2, 324-5).

 

On veut parquer l’ouvrier dans son individualité d’atome, lui interdire tout concert pour la protection de ses intérêts. Au nom de la liberté et de la dignité humaines, on s’élevait contre la limitation des heures de travail. ‘C’était ravir aux ouvriers la libre disposition d’eux-mêmes, attenter à leur personnalité.’ En vain l’évidence montrait que cette prétendue liberté n’était que la pire des servitudes, la servitude de la faim, que l’ouvrier se trouvait amené, par une nécessité inexorable, à choisir entre la mort par la faim et la mort par l’excès de travail. Il choisit ! donc il est libre ! s’écriait-on. N’attendez pas à sa liberté !

Et maintenant qu’il s’agit en effet pour lui d’un peu de véritable liberté, qu’on réclame en son nom la faculté d’associer ses efforts contre l’oppression industrielle du capital, on prétend l’isoler dans son impuissance individuelle. Il n’est plus question de liberté. On ne parle que répression et châtiments ! Les poursuites, la prison, telle est la réponse aux plus légitimes demandes. ‘C’est la liberté du mal ! c’est l’égalité du mal !’ crient les ennemis du pauvre. On ne tenant pas ce langage lorsqu’il s’agissait de la garantir contre cette liberté dérisoire du travail sans limites, le plus cruel des esclavages ! Ce n’était pas alors la liberté du mal ! C’était sans doute la liberté du bien ! Voilà donc la situation faire au peuple ! On lui accorde la liberté du suicide. On lui interdit celle de la défense. A ces brins d’herbe isolés qui se courbent et jaunissent sous le vent, on ne permet pas de se serrer en faisceau contre la tempête !

C’est ainsi que ces conspirateurs audacieux mettent le marché à la main ou plutôt le poignard sur la gorge aux prolétaires des villes et des campagnes, et qu’ils les placent entre un suicide matériel par la faim et un suicide moral par le sacrifice de leur liberté et de leur avenir !

Pour eux, l’ordre c’est la servitude, l’ilotisme du travail, le régime nègre. Ils ne trouvent de sécurité et de confiance que dans la dégradation morale et l’étiolement physique des races vouées à la glèbe du travail. L’ignorance et la docilité du cheval, tel est l’idéal que leur égoïsme rêve pour l’ouvrier. ‘Le travail est un frein’, a dit l’homme d’État de cette caste. Un cheval ne sait ni raisonner ni désobéir. S’il rue quelquefois, on parle la ruade et le fouet fait justice. A propos des machines, Ch. Dupin a dit une parole profonde : ‘Ce sont d’infatigables ouvriers qui ne font pas de bruit, point de coalitions, point d’émeutes, qui ne réclament rien de leur travail !’. Ce mot est toute une révélation. (‘Les articles 415 et 416 contre les coalitions’, 1849, CS2, 175-177).

 

L’inégalité a pour cause le vampirisme, vice dé cerveau, non de caste. La race des vampires est créée par la nature aidée de l’ordre social. Les tuer? Barbarie impuissante ! Ils renaîtraient le lendemain, le jour même. L’ouvrier ultra-révolutionnaire se montre souvent, une fois parvenu, le plus dur des patrons, le plus féroce des conservateurs. Ce n’est pas aux prolétaires qu’il faut l’apprendre. Ils ne connaissent que trop ce phénomène. […] Le mal est dans le vampirisme, le remède dans son extirpation.

La question sera de mettre d’abord les masses à l’abri de ces dévorants. Ils s’éteindront ensuite peu à peu par suite de la transformation cérébrale qui dépend à un si haut degré du milieu social.

En somme, on désire et on pourchasse la fortune par crainte de l’indigence et par vanité, c’est-à-dire pour satisfaire un besoin physique et un besoin moral. L’opulence n’est pas nécessaire, elle est le plus souvent funeste à la santé, premier élément du bien-être. La certitude pour soi et pour les siens d’une vie sans privations suffit à l’homme.

Quand la richesse ne sera plus l’unique moyen d’échapper à la pauvreté, lorsque en même temps elle aura cessé d’être la grande satisfaction d’amour-propre, les activités humaines viseront d’autres buts, par exemple le savoir et la considération qui s’y attache. […]

Mais le vampirisme, cette peste homicide, peu connue sur les hauteurs intellectuelles, si virulente au contraire dans les bas-fonds de l’industrie, de la finance et du commerce, comment la circonscrire d’abord, puis l’atrophier et l’éteindre? Par la suppression de la misère et de l’ignorance. C’est bientôt dit, moins vite fait. Par où commencer? De ces deux harpies, qui est la mère? Qui est la fille ? L’étude du passé, l’observation semblent conclure pour la maternité de l’ignorance. (‘L’impôt progressif’, 1867, CS2, 39-41).

 

Pendant la période républicaine [1848-52], le capital s’est retiré sur le mont Aventin et a livré la France au chômage, à la misère, à la famine. Le capital ne souffrait pas. Il a accumulé les épargnes. Il levait sa dîme comme à l’ordinaire sur le travail, il accaparait le fruit des sueurs populaires et le retirait de la circulation. Cet excédent, ce revenu qu’il prélève et qu’il ne restitue au courant qu’en échange de nouvelles primes, il préférait le garder improductif, diminuant ses propres gains pour affamer les masses et les contraindre à capituler. Faites donc des révolutions qui laissent le capital aux mains de l’ennemi. Le cri du capital, c’est : l’esclavage ou la mort!’ (‘La Guerre du capital à la révolution’, avril 1866, CS2, 54-5).

 

Sire capital est une puissance sans contrepoids. Nulle force ne lui est un obstacle. Il ne souffre ni qu’on le gène, ni qu’on fasse mine seulement de le contrarier. Il a les nerfs horriblement susceptibles. Dès qu’une politique lui déplaît, il coupe les vivres. S’il veut dompter une population, la mettre à genoux, il suspend la production par une double manœuvre. La part de ses dépenses est réduite au strict nécessaire. Tout le reste va se joindre à l’épargne, et l’épargne elle-même s’ensevelit tout entière dans les coffres. Elle ne daigne même plus en sortir pour exploiter le travail, lui arracher ses dîmes. Non, rien ! Elle le supprime.

On voit le système et ses conséquences. Plus il y a d’affaires et d’activité, plus un pays tombe à la merci de sa majesté l’Empereur-Écu. (‘Le luxe’, n.d. [1860s?], CS1, 102).

 

La grève est intelligible à tous ; c’est l’idée simple, la résistance à l’oppression. Tous s’y rallient.

La coopération, dans ses diverses formes, société de crédit, société de production, est une complication qui peut séduire les intelligences déjà développées, mais qui effraie les ignorants et les simples. Elle trouvera dix adhérents à peine et la grève dix mille.

A l’une la généralité, à l’autre de rares exceptions. Le drapeau qui rallie la masse n’est-il pas préférable à celui qui groupe quelques individus ?

La grève, malgré ses inconvénients, est le moyen naturel, à la portée de tous, auquel tous participent. La coopération n’est qu’un moyen accessible seulement aux plus instruits, suspect ou indifférent, ou même inconnu à tout le reste. La grève est la seule arme vraiment populaire dans la lutte contre le capital.

Appuyées provisoirement sur la grève comme moyen défensif contre l’oppression du capital, es masses populaires doivent concentrer tous leurs efforts vers les changements politiques, reconnus seuls capables d’opérer une transformation sociale et la répartition des produits selon la justice. (‘Grève et coopération’, octobre 1867, CS2, 166-167).

 

L’association des ouvriers rubaniers, organisée en 1818, sous le nom de Société populaire, a un peu allégé le joug qui pèse sur le prolétariat de cette ville. Les fabricants, contenus par cette puissance nouvelle, fulminent et prophétisent la ruine de Saint-Étienne. Ils prétendent que les commandes étrangères se retirent devant l’élévation des prix et refluent sur Bale et l’Angleterre. Ils sont furieux de recevoir la loi des ouvriers. Ils étaient habitués à la faire. C’est la condition de l’ordre social actuel. Le capital commande et n’obéit pas. Dès qu’il ne peut plus dominer, crie à l’oppression. La liberté pour lui, c’est le pouvoir absolu. Il n’admet d’autres rapports avec le travail que ceux de maître à esclave.

Il est fort probable que la prétendue servitude qui lui fait pousser les hauts cris en ce moment, à Saint-Étienne, n’est qu’un amoindrissement de son autocratie, une limitation de son despotisme jusqu’aujourd’hui sans frein. L’ouvrier, par la force de l’union, cesse de subir la volonté de ses anciens dominateurs. Il lutte à armes plus égales contre leur avidité, et ne se trouve plus dans la condition du ver de terre. Il peut arrêter dépréciation du salaire, tenir en échec l’exploitation, débattre, au lieu de les subir, les conditions du travail. Il entre alors en partage des bénéfices et diminue l’iniquité de la répartition.

C’est une révolte intolérable aux yeux du fabricant qui n’est plus l’arbitre de la main-d’œuvre, et qui se voit enlever, par cette rébellion, son principal élément de gain, la diminution discrétionnaire du salaire, par conséquent la vente à prix réduit, appât de la commande, garantie du débouché.

Toutes ces luttes sont grosses de guerre civile. Jamais le capital ne consentira à l’abandon de la moindre parcelle de sa puissance. Moins traitable et moins résigné que les rois absolus, il ne veut pas, il ne peut pas faire de concessions. Il entend ne connaître de loi que son bon plaisir. (‘Saint-Etienne : Lutte entre les fabricants et les ouvriers’, décembre 1849, CS2, 226-228).

 

Voici surgir, dans sa sinistre splendeur, le Capital-Roi. […] Plus que toutes les autres, une telle royauté devait faire des malheureux et des mécontents. On devine dés lors que les courtisans se sont mis en quatre pour lui fabriquer des paratonnerres. Pas de sophismes qu’ils n’aient imaginés à cette fin. La scolastique du moyen âge est moins hérissée d’arguties que l’économie politique, cette madrée servante et gardienne de sa majesté l’Empereur-Ecu.

Premier trait de génie. Elle l’affuble d’un masque-Protée, dit capital, qui assume la responsabilité à sa place et le couvre contre les atteintes. Il est plus changeant et plus fugace que le kaléidoscope, ce Capital-Vice-Roi ! Quelle science de prestidigitation dans ses titres ! Il est d’abord travail accumulé, nom vénérable qui en fait la personnification, le fils des labeurs de la multitude. Puis, le voici instrument de travail, père adoré, créateur infatigable des œuvres du genre humain.

Il est le Père, il est le Fils ! N’est-il pas également le Saint-Esprit qui s’incarne en chacun de nous et y infuse Dieu ?

Quand un prolétaire, crevant la faim, invective ce cher seigneur, l’économie politique lui gazouille d’un ton paterne: “Tu es capital toi-même, mon bon ami. Ne te dis pas d’injures. N’est-ce pas admirable de charrier partout son capital avec soi-même quand on est sans chemise, in naturalibus ? Un avocat a pour capital sa langue, un ouvrier ses bras, une couturière ses dix doigts, un facteur ses jambes, un portefaix ses épaules, et un chacun son cerveau, quand il a un cerveau. Oui, mon ami, tout homme est un capital. Je suis capital, tu es capital, ton frère est capital, nous sommes tous capitaux. Embrassons-nous. Si l’affaire ne s’arrange pas, à qui la faute ? ”

C’est le Dieu panthéiste, ce capital-Protée. Il n’est pas seulement toute personne, il est encore toute chose. Champs, prés et bois, maisons, chemins et ponts, marchandises, denrées de toute nature, meubles et immeubles, toujours capital, travail accumulé. […]

            Répétons-le encore, les produits ne s’accumulent pas. Si, par impossible, un pareil empilement avait lieu, il n’amènerait pas la formation, mais la ruine du capital (le capital-échange) par la cessation des travaux. Un seul produit est susceptible de mise en fourrière, le métal précieux, agent de l’échange. C’est cette concentration des lingots et des espèces qui constitue l’unique et vrai capital, le capital-fléau, le capital-vampire, le Tyran-Écu. […]

Or, que fait le capitaliste de ces revenus pour lesquels tant de gens ont sué, excepté lui ? Deux lots, l’un de la jouissance, l’autre de l’épargne. Le plus pernicieux n’est pas celui qu’on pense. Dans l’ordre actuel, il faut bien accorder les circonstances atténuantes aux profusions d’un Nabab. Elles ont du moins le mérite de provoquer l’échange. Le préjudice ne vient point de l’éparpillement, mais de l’accumulation. Pour la société, un million, dissipé même en folies, est une sorte de restitution, un demi-profit; un million amassé est une perte sèche, un gros dommage. […] Retenir l’instrument d’échange, c’est diminuer d’autant le travail et la production. Donc, l’amoncellement des espèces, qui forme le capital, est bien, comme nous l’avons dit plus haut, non du travail accumulé, mais du travail supprimé. Il n’y a pas là de quoi se faire bénir. […]

Résumons :

  1. L’accumulation des produits du travail est impossible. Donc, le capital des économistes, dit travail accumulé, est une chimère.
  2. Le capital se compose uniquement de numéraire enlevé à l’échange et qui réduit d’autant la production. Donc, le capital n’est ni du travail accumulé ni un instrument de travail. Il est, au contraire, du travail supprimé et un destrument de travail.
  3. Le capital est un prélèvement léonin sur les produits du travail, condamné, par l’impossibilité de s’échanger, à subir les rabais ou prélibations que lui impose l’accapareur du moyen d’échange. Donc, le capital est du travail volé.

Ainsi se passent les choses depuis les temps historiques. Ce qui a été sera-t-il toujours ? Le genre humain est-il voué à l’exploitation perpétuelle ? Ou bien, s’il lui échappe, par quelle issue? L’abus capitaliste est-il fatalement inhérent au régime de l’échange, ou suppressible par les procédés de l’école Proudhonienne? L’avenir trouvera-t-il sa voie dans le mutuellisme, ou dans l’association intégrale, c’est-à-dire dans la communauté ?

Ici s’arrête la démonstration et commencent les conjectures. Le problème posé ne réunit pas encore les données suffisantes pour une solution mathématique. Toutes les angoisses de notre temps tiennent à l’impossibilité actuelle de dégager l’inconnue.

Angoisses toujours plus poignantes ! Car la société, mise eu demeure d’abandonner une route qui mène aux abîmes, semble au contraire s’y enfoncer avec une furie aveugle, comme pour rendre impossible tout changement de direction. En vain le cri presque universel réclame légalité. Chaque jour, la tranchée se creuse plus profonde entre deux castes uniques, l’opulence et la misère. Les situations intermédiaires disparaissent. Toutes les complètes de la science deviennent une arme terrible entre les mains du capital contre le travail et la pensée.

Tant pis pour lui ! La démence est le commencement de la fin. Continuons de le montrer à l’œuvre. (‘Capital et travail’, CS1, 63-74).

 

Les riches font deux parts de leur revenu, l’épargne et la dépense; la dépense pour jouir de la vie, l’épargne pour grossir leur capital, au moyen de l’intérêt sous ses formes diverses, rente, fermage, loyer, dividendes, etc.

Le soir même d’une révolution, ils suspendent placements et commandites, empilent leurs écus dans des trous, restreignent leurs frais au strict nécessaire et ruinent ainsi tout le commerce de luxe, commerce funeste que leur opulence a créé, qu’elle peut seule entretenir.

La suppression de la commandite enlève à l’industrie son aliment principal et ferme les ateliers. La réduction des achats au minimum extrême engorge les magasins, arrête les fabriques. Chômage et mévente partout. Le numéraire est mis sous clé, et à l’instant même l’activité sociale s’évanouit. Le peuple victorieux meurt de faim devant la porte de ses maîtres vaincus. (‘La Guerre du capital à la révolution’, septembre 1869, CS2, 56-7).

 

L’Épargne, cette divinité du jour, prêchée dans toutes les chaires, l’Épargne est une peste. Elle ne se fait qu’aux dépens de la consommation, par conséquent, de la production. Restreindre ses achats, mettre de côté le numéraire, c’est, diminuer d’autant l’échange, amener l’engorgement et tout aussitôt le chômage. […]

L’économie est-elle donc un crime ? Non ! mais point d’équivoque sur les mots! Les définitions vagues sont un fléau. Économie, dans son vrai sens, celui de l’étymologie, signifie règle du ménage, et n’est pas du tout synonyme d’épargne qui veut dire : accumulation. Ce sont là deux choses fort différentes. L’économie, bon ordre, est une vertu et un avantage. L’épargne, thésaurisation, est un vice et une plaie publique. Le riche n’économise pas ; il gaspille au contraire, et cependant il épargne. Le pauvre économise et il n’épargne pas ; il ne peut pas épargner. (‘Capital et travail’, CS1, 70).

 

La Révolution et le pouvoir populaire

L’organisation présente est une barrière qui nous masque l’avenir et la couvre d’un brouillard presque impénétrable. De là tant de systèmes divers qui se croient tous en possession exclusive de la vérité. C’est l’insuffisance des donnés qui ouvre un champ indéfini à toutes ces contradictions. Rien n’éclaircit la vue, rien ne lève les voiles de l’horizon, rien ne résout les problèmes comme un grand bouleversement social.

1830, simple changement de dynastie, a fait éclore le socialisme jusqu’alors à l’état d’embryon. 1848, avortement nouveau, a cependant grandi l’arbre jusqu’aux nues. Le prochain cataclysme l’installera définitivement sur les débris du vieux monde renversé. Une révolution improvise en un jour plus d’idées que 30 ans de veille n’en peuvent arracher du cerveau de mille penseurs. C’est qu’une révolution fait jaillir une lumière de l’esprit de tous, ce qui flottait comme un nuage dans la pensée de quelques uns.

Sans doute, les idées génératrices de la société nouvelle doivent précéder et préparer le mouvement. Mais ce travail me semble dès longtemps accompli. Le vieux monde est suffisamment disloqué. Le scalpel n’y fouillera pas une donnée de plus. C’est maintenant aux tempêtes à renouveler l’atmosphère. (Lettre au citoyen Fauvety, 5 juillet 1852, MSS 9583, ff. 390-1).

 

L’idée sociale est faite; elle a filtré partout à travers les mille canaux de la controverse; mais elle n’est pas encore apparue avec l’irrésistible éclat de l’évidence. Ce qu’elle a d’obscur ne peut être illuminé par la parole d’un homme, quel qu’il soit. Nulle main n’est assez puissante pour soulever le dernier voile qui la laisse confuse encore aux yeux des masses indécises. Ce voile, la Révolution seule peut l’arracher, personne avant elle.

Les citoyens de XX attendraient peut-être de moi une idée neuve. Ils se trompent. Comme doctrine, je ne n’ai rien d’inédit en réserve, ni moi, ni d’autres. Si ce qui manque à nos démonstrations pourrait sortir d’une tête humaine, la lumière serait déjà faite. Mais on a tout dit, la pensée est épuisée, et nous sommes condamnés de marquer le pas, jusqu’à ce que les événements nous remettent en marche. (novembre 1853, MSS 9583, ff. 386-7).

 

Le rôle de la révolution est plus simple: briser d’une main ferme des inégalités révoltantes qui placent d’un côté l’opulence et l’instruction, de l’autre la misère et l’ignorance, et qui font ainsi du suffrage universel un odieux mensonge, un instrument de tyrannie et de servitude, anéantir les influences oppressives du corps et de l’âme, mettre rapidement tous les membres de la nation, homme ou femme, en mesure de juger et décider d’après leurs propres lumières, non sous la dicté ou sous la pression d’un voisin, quel qu’il soit, voilà la tache à remplir. Alors, et non plus tôt, la France se reconstituera d’elle-même et réglera spontanément son ordre social. (mars 1869, MSS 9590(1), ff. 158-9).

 

On dit que rien ne s’improvise, que rien ne se fait que peu-à-peu et par le temps, que par conséquent les révolutions ne pouvant rien fonder, précisément parce qu’elles sont des mouvements brusques, contraires à la lenteur naturelle de toute formation.

Il est vrai, le temps est le seul créateur de toute chose. Aussi les Révolutions n’improvisent rien. Elles labourent le sol et l’ensemencent, puis la moisson pousse et murit par l’action lente du temps. Mais sans labour et sans semailles, point de moisson, point de récolte. (‘Rien ne s’improvise’, 1868, MSS 9592(3), f. 241).

 

Au peuple le choix : l’esclavage ou la refonte de la société ! Les demi-mesures sont sa ruine. Les avortements coutent des flots de sang. Le capital, enragé de peur et de colère, clôt le travail et proclame la famine. Point de milieu le pain noir dans un chenil ou l’avènement de l’égalité. Les utopies sont des divagations meurtrières. « Du pain pour tous ou pour personne ! » tel doit être le mot d’ordre de la révolution, et la consigne exécutoire dans les 24 heures. Il y a en France des vivres, des habits, des logements pour la nation entière. Elle a créé tout cela par son travail et ne demande qu’à continuer. Point d’ambages ni de phrases ! Les Riches dinent-ils le lendemain d’une révolution ? – Oui. Eh ! bien, il faut que les prolétaires dinent aussi. Et si la bagarre doit couter un repas à quelqu’un, c’est aux vaincus, pas aux vainqueurs. Le but de la révolution est précisément de donner aux travailleurs le diner qu’ils n’avaient pas. Et son résultat, au contraire, serait de supprimer aussi le déjeuner, de les mettre à la diète absolue ! La misère avant la victoire, une pire misère après ! Allons donc ! (juin 1850, MSS 9590(2), ff. 466-467).

 

Une révolution doit assurer au peuple, dans les 24 heures, du travail et du pain à tout prix. (n.d. [c. novembre 1848], MSS 9581, f. 146).

 

Les aristocraties se posent en arbitres sans appel du bon et du mauvais, du laid et du beau, du noble et du trivial, du grand et du mesquin. Mais leurs arrêts burlesques n’ont pas la durée d’un jour. Ils passent comme les caprices malfaisants de leur oisiveté. Rien ne survit que ce qui a racine dans le peuple. Mœurs, opinions, croyances, tout vient de lieu. Il est le régulateur unique des évolutions de l’humanité. Ses œuvres seules sont immortelles. […]. Le peuple fait la langue. Il a dit: aristo! – aristo survivra. Qu’est-ce que les salons dans l’histoire? Une tache de débauche. Leur rivalité avec le peuple, c’est la prétention du ruisseau d’infliger son nom au fleuve qu’il salit de sa fange; c’est la lutte d’un égout contre la Seine. (n.d., c. 1850, MSS 9581, ff. 162-3).

Le peuple est toujours extrême: aujourd’hui la présomption, demain le découragement. (16 May 1852MSS 9584(2), f. 441).

 

La Révolution française et la Terreur de 1793

1792, 1870: Quatre-vingts ans d’intervalle seulement entre ces deux dates ! La vie d’un vieillard. Mais, de ce berceau à cette tombe, dix siècles ordinaires ont trouvé place. Plus rien ne se ressemble. La filiation morale a disparu. On est de race par le sang ; on ne l’est, ni par la conscience, ni par le caractère. La tradition n’a pas laissé vestige. Aux deux extrémités de la période, deux drapeaux : –1792, l’enthousiasme ; — 1870, la spéculation.

De toutes parts, une lamentation s’élève: nos pères de 1792 n’avaient ni le nombre, ni la richesse, ni la science qu’on possède aujourd’hui. Ils ont été héroïques. Ils ont sauvé la patrie, écrasé les monarchies coalisées. Allons-nous, avec tant de ressources qu’ils n’avaient pas, périr sous le talon de la Prusse, devant le sourire méprisant de l’Europe ? Et ce cri retentit plus désespéré: « 92! Soyons les hommes de 92 ou la France sombre. » Puis cet étrange refrain « Serrons-nous autour du Gouvernement de la défense nationale. »

Nos pères de 92 se serraient autour d’un gouvernement révolutionnaire qui foulait aux pieds l’ennemi intérieur, le monarchisme, et portait la pointe de l’épée au visage de son complice, l’envahisseur étranger.

Et vous vous ralliez, vous, à un pouvoir contre-révolutionnaire, proscripteur des Républicains, courtisan des royalistes et très-humble serviteur de l’invasion. […]

Les peuples sont ce que les fait leur Gouvernement. Ils ne vivent et ne meurent que par lui. Toute leur destinée est dans ses mains. Il est singulier qu’on l’oublie si vite, après vingt ans de Bonaparte.

La République de 92 proscrivait sans pitié les suppôts de la monarchie, ses états-majors civils et militaires, ses lois, ses mœurs, sa religion, ses idées et jusqu’à ses costumes. Debout sur ses débris dispersés, elle entrainait la France furieuse aux batailles, et si le Prussien du dehors faisait un pas de trop sur le sol de la patrie, elle ne reculait pas devant un 2 novembre contre le Prussien du dedans.

La République de 1870 ne connaît d’autre ennemi que les Républicains, elle est aux genoux des aristocrates et du clergé. Elle paye des pensions de 20,000 francs aux veuves millionnaires des scélérats qui ont pillé, saccagé, égorgé le pays. Elle livre l’enfance aux jésuites, les citoyens au militarisme. Elle immole l’avenir au passé, les démocrates aux réactionnaires ; elle paralyse nos bras, n’oppose aux envahisseurs qu’un simulacre de résistance, mendie leur pardon et leurs bonnes grâces, s’appuie sur les royalistes alliés de l’étranger, et tient suspendue sur la tête des révolutionnaires la menace d’une Saint-Barthélemy. (‘1792-1870’, 30 octobre 1870, La Patrie en Danger, 186-188).

 

Il semble vraiment que le monde soit fait une poignée de privilégiés, dont la joie ou la douleur constitue toute la vie des nations. La dîme se paye à jour! — Pas un geste contre la sainteté des castes, la suprématie de la noblesse, l’honorabilité de la bourgeoisie? – Du vin et de l’or dans les caves et tes caisses de ta Banque et du château? — Alors, peu importe que le manant mange de l’herbe, que son sang rougisse les chemins, que sa hutte soit devenue la tanière des loups ! Vous avez le grand siècle, le grand Roi : c’est le zénith humain.

Mais cette plèbe, tout à l’heure humble et muette, vient-elle à sortir de sa torpeur, à menacer dans leur domination, dans leurs revenus, ses nobles oppresseurs, à demander des raisons et des comptes au nom de l’égalité? Ce temps de réveil où la liberté gazouille dans tous les cœurs, où l’humanité veut fleurir, où la justice fermente comme la sève, ce temps porte sur les tables du Destin des noms de malédiction et de mort. L’année mémorable où le peuple, ses fers brisés, retourne l’épouvante contre ses tyrans,            s’appellera la Terreur.

Celle-là du moins fut une délivrance. Elle eut pour but de combattre avec ses propres armes l’éternelle terreur appesantie sur l’humanité, celle qui commence au Timor Domini et qui est encore à l’ordre du jour par toute la terre. Le glaive de Dieu n’est il plus suspendu sur notre globe comme l’épée de Damoclès ? L’enfer n’ouvre-t-il pas toujours sa gueule brulante au moribond ? Et sur nos places, la machine de Guillotin a-t-elle cessé d’incarner Némésis vengeresse ?

La terreur est le dogme du vieux monde. Qu’a-t-il de commun avec la fraternité, celui de l’avenir? La terreur catholique et royale était un principe, la terreur révolutionnaire fut une nécessité. L’une procède do la négation de la justice, l’autre de sa revendication. La première torture, la seconde supprime. Le travailleur englouti en veut-il au rocher qu’il brise pour retrouver l’air et le soleil? L’inquisiteur fait ses délices de la souffrance humaine. Contre l’ennemi de Dieu il épuise tous les raffinements des supplices. Il tenaille, écrase, rôtit à petit feu, arrache par lambeaux avec des transports de bonheur les os et tes chairs palpitantes. Il savoure les convulsions, compte les spasmes, aspire les sanglots et les hurlements. Il boit goutte à goutte le sang et les larmes du damné I Enfin il maudit la mort qui lui vole sa proie.

Le grand révolté de 93 a le respect de l’homme. Il ne tue qu’en légitime défense, pour ne point périr avec la liberté et la patrie. S’il frappe les fanatiques armés contre lui et contre eux-mêmes, c’est à regret, partagé entre la pitié pour d’aveugles instruments et la colère contre des superstitions sans merci qui prétendent retenir toujours le genre humain sur le chevalet. Il combat pour sauver de la servitude et des ténèbres sa descendance et celle même de ses ennemis. Mais qu’importent les raisons et les faits? L’autorité et l’égoïsme triomphants ne voient dans la liberté qu’un désordre, dans l’égalité que l’anarchie, dans la justice qu’un chaos sanglant.

Il faut bien le dire, c’est la Victoire qui, dans un pli de sa robe, porte la gloire ou l’opprobre, la liberté ou l’esclavage, la barbarie ou la civilisation. Nous ne croyons pas, nous, à la fatalité du progrès, cette doctrine de l’émasculation et de l’accroupissement. Vaincre est une nécessité absolue pour le droit, sous peine de ne plus être le droit, mais Satan qui se tord sous le talon de l’Archange.

« Vae victis ! Malheureux aux vaincus! » vocifèrent tous les partis aux prises sur l’arène pour se disputer la proie. « Vae victis ! » ricane le sicaire de plume, qui rampe sur le champ de bataille, palpant les cadavres pour clouer au pilori le plus déchiqueté. « Vae victis!» le cri lugubre des siècles, le cri d’hier, d’aujourd’hui, de longtemps encore, peut-être. Un autre parfois lui répond, à de longs intervalles, le hurlement d’angoisse et de rage de l’humanité étendue sur ta roue et qui se redresse pour représailles. Comment rendre le scandale et l’effroi que ce hurlement soulève! Pour le maudire, les langues épuisent le vocabulaire de l’imprécation et de l’anathème. Tous ses noms deviennent synonymes de ce qu’il y a de plus exécrable. (‘Introduction’, in Gustave Tridon, Les Hébertistes, [Bruxelles, 1871], 8-9).

 

L’échafaud seul a démontré [aux privilégiés] la légitimité de la Révolution. Jusqu’là, ils n’y avaient vu qu’une mutinerie d’écoliers, une révolte de manants, dont on a raison par les fouet et la potence. Mais la guillotine leur faisait pour le moins aussi imposante que le gibet, et ils s’inclinent avec respect devant la souveraineté de la hache.

Aujourd’hui ce résultat est acquis à la société moderne et ne demande plus à être conquis au prix des mêmes extrémités. On n’a pas besoin de recommencer deux fois une opération mathématique de cette rigueur. La première épreuve est définitive. Mais si, oublieux de la leçon et encouragé dans sons arrogance par la débonnaireté, le privilège veut ressaisir une arme plus meurtrière, la faim, et se réfugie dans son capital, comme dans une forteresse, pour de la réduire le peuple par la famine ; eh ! bien, montons-lui que cette arme, aussi bien que l’autre, peut se tourner contre agresseur et l’amener à merci. C’est par la faim qu’on dompte les oiseaux de proie. (n.d. [c. 1848] MSS 9583, ff. 20-21).

La Révolution ! A ce mot, vous triomphez avec les attitudes de victimes. Imprudents ! Qui a versé le premier sang de la Révolution ? – Vous ! Qui a versé le dernier ? Vous ! – C’est vous qui avez donne le signal des meurtres. Quoi d’étonnant ? – C’était dans vos habitudes séculaires. Quand Foulon, Berthier, Flesselles, Delaunay sont tombés de votre côté, déjà, du nôtre, des centaines de malheureux avaient péri. Déjà vous aviez tué les ouvriers sur les toits, comme des pigeons, au faubourg Saint-Antoine. Qui a dressé les premiers échafauds ? Encore vous, par les mains de Bouillé, pour prendre et rouer les soldats de Châteauvieux, débris du massacre de Nancy.

La Révolution a répondu par les journées de septembre [1792], par le 21 janvier [1793]. Là s’arrêtaient ses colères et l’instrument de more avait fait trêve. Qui l’a relevé ? – Vous, toujours vous ! Après le 31 mai [1793], les royalistes victorieux à Lyon et à Marseille, y ont mis la guillotine en permanence. Je l’avoue : terribles ont été les représailles et le fracas du canon des frontières ne couvre pas assez le bruit sourd de la hache qui tombe. On détourne les yeux avec un gémissement de ces processions funèbres qui sillonnent Paris de leur agonie. Et pourtant, à la lecture de ces funèbres pages, le livre ne tombe pas toujours de mains. En voyant défiler ces cortèges de vieux parlementaires marchant à la mort, qui ne s’écrierait au souvenir de Sirven, de Calas, de De Labarre : Laissez passer la justice du Peuple ! – Vous aviez ouvert la scène du carnage, vous l’avez fermée. Faut-il vous raconter les boucheries de la réaction thermidorienne ? Le Midi baigné dans le sang, les compagnies de Jéhu de sinistre mémoire, évocatrice du drame de Jézabel, égorgeant à domicile, dans les rues, sur les routes ; non point dans le délire d’un jour de peur ou de colère, mais froidement, le rire aux lèvres, des mois entiers ; et les massacres des prisons, ricochant de ville en ville ? Marseille, Avignon, Orgères, Tarascon, Orange, Beaucaire dépeuplées par les tueries royalistes ! – Je laisse 1815 ; je ne veux parler de cette révolution dont vous prétendez faire votre martyrologe. De son premier jusqu’à son dernier jour, vos bras trempent dans le sang jusqu’au coude.

Tenez ! … si les morts des deux parties se levaient de leurs tombes… ; je ne dis pas deux des champs de bataille (trépas glorieux celui-là), mais les victimes de l’échafaud et de l’abattoir ; si cette terre de France, qui se plait à recouvrir de la magnificence de ses moissons les tristes restes des discordes civiles, rendait tout à coup à la lumière les ossements ennemis confondus dans son sein ; et s’il nous était permis, à nous et à vous, de dresser, en face l’un de l’autre, l’ossuaire de nos morts ; dites : lequel des deux charniers monterait le plus haut ? Et qui aurait à courber le front devant cette lugubre sentence ? – Ce n’est pas nous ! Et c’est pourtant sur nous que pèse le privilège des malédictions ! Pourquoi cette iniquité ? – Ah ! c’est qu’alors nous sommes sortis de notre rôle. Notre rôle était de mourir, le votre de tuer. L’histoire jusqu’à la n’est que l’éternel récit de vos férocités et de vos supplices. Vous avez régné 1400 ans par le glaive.

Mais à cette heure solennelle de 89, les victimes cessent de tendre la gorge avec résignation. Elles se dressent et frappent à leur tour. Elles sont frappées, mais elles rendent coup pour coup, souvent avec usure ! Étrange nouveauté ! Scandale inouï ! Les vassaux de la potence de la roue osent lever la main sur leurs juges ! Quel renversement de toutes les lois divines et humaines ! N’est ce pas la Providence elle-même qui a crée ces catégories d’opprimés et d’oppresseurs, assignant pour destinée aux une la tranchant, aux autres la poignée de la hache ? Et on se révolte contre les décrets ! Les plébéiens ne sont-ils pas nés pour souffrir ? Qu’importe donc que leur sang coule à flots, que leurs corps se débattent dans les convulsions du gibet, que leurs os craquent sur la roue, que leur chair grésille sur le bucher ? Qui voudrait prêter l’oreille aux cris et aux pleurs de ces vils troupeaux tombant par milliers dans les abattoirs de l’histoire ? Mais que des rois, des princes, des évêques, que des têtes couronnées et métrées soient contraintes de s’abaisser sous le couperet populaire, c’est un crime qui crie vengeance à tous les siècles. Et pourtant, la chute de ces têtes est la rédemption et la sauvegarde des faibles, car elle le rappel des puissants à l’égalité. – Les fibres de la douleur palpitent avec le même déchirement dans les chairs vulgaires et dans les chairs royales. Oui, les grands exemples enseignent aux générations à venir le respect de la vie humaine. Pourquoi donc le Peuple, dont ils font le salut, en est-il si profondément remué dans ses entrailles ? Le poète l’a dit : « Haud ignara mali, miseris succurrere disco. » — La pitié n’habite qu’en des cœurs malheureux. Les grands ne la connaissent pas ; l’orgueil et l’égoïsme ont revêtu leur âme d’une double cuirasse d’insensibilité. Il faudra pourtant bien qu’il tombe cet orgueil ; c’est pour le briser que se font les révolutions. (‘Aux royalistes’, 15 janvier 1859, MSS 9581, ff. 37-41).

 

Il n’y avait plus de peuple au 9 thermidor [1794]. Robespierre l’avait démoralisé et frappé d’hébétement avec ses projets de dictature réactionnaire et de reconstitution religieuse. La mort de ses anciens tribuns, la réapparition des vieilleries métaphysiques, contre-courant rétrograde imprimé par le nouveau pontife, avaient glacé et pétrifié l’âme du peuple, qui n’est jamais si prêt qu’on veut bien le dire à adorer le lendemain ce qu’il brûlait la veille, et à brûler ce qu’il adorait. La blouse toute poudreuse de la poussière des temples démolis et des idoles renversées, il n’acceptait pas la réédification des idoles et des temples. Les sermons du grand-prêtre n’avaient pas la vertu de changer brusquement la haine en vénération, ni de lui inspirer le dégoût de ses propres œuvres, brûlantes encore du feu de la fournaise. Robespierre a tué la Révolution en trois coups : l’échafaud d’Hébert, celui de Danton, l’autel de l’Être Suprême. Frappée à mort, elle trébuche, chancelle quelques instants et tombe pour ne plus se relever. La victoire de Robespierre, loin de là sauver, n’eût été pour elle qu’une chute plus profonde et plus irréparable. (‘Notes inédites sur Robespierre’, 232; cf. MSS 9584(2) supplément, f. 16).

 

Robespierre était un Napoléon prématuré. Mêmes projets par des moyens différents, mais avec des passions communes, la haine de l’esprit révolutionnaire et de l’incrédulité, l’antipathie pour les gens de lettres, surtout la soif du pouvoir. Je ne parle pas de l’insensibilité du cœur : ni l’un ni l’autre n’appartenaient à l’espèce humaine. Tous deux voulaient édifier la société sur la vieille métaphysique. Le triomphe de Robespierre en Thermidor eût précipité la France dans la contre-révolution par quelques mois de guillotine, au lieu de l’y conduire à travers quinze ans de victoires. Débarrassé d’Hébert et de Danton par un double coup de bascule, il avait proclamé la restauration des idées religieuses, et comme cette tentative froissait le sentiment le plus vivace du parti révolutionnaire, il n’hésitait plus à exterminer le parti lui-même. Il aurait poussé la Montagne à l’échafaud par hécatombes successives. Amis d’Hébert et partisans de Danton allaient tomber pêle-mêle sous la hache du dictateur contre-révolutionnaire. (‘Notes inédites de Blanqui sur Robespierre’, août 1850, ed. Albert Mathiez, in Mathiez, Girondins et Montagnards [Paris: Firmin-Didot, 1930], 227; cf. MSS 9581, f. 79).

 

Hébertiste, c’est le supplicié qui, s’échappant de la question, se rue sur le bourreau avec ses ongles et ses dents, le déchire et le met en pièces. C’est le brigand qui arrête le despotisme au détour de la route et lut crie le pistolet sur la gorge : « L’égalité ou la mort ! » C’est l’âme enfiévrée de la soif de la justice, contre la race des immolateurs, se lançant au but presque en aveugle, sans souci de l’obstacle ni du péril. Si elle a l’exaltation qui fait vaincre, elle manque du sang-froid qui conserve la victoire. Dans sa course furieuse, la témérité l’emporte sous les coups des intérêts coalisés qui l’écrasent, et, souillée de fiel et de fange, hideuse, elle pend, ruisselante d’horreur, au poteau des nations.

Tandis que les faiseurs, attentifs à se recoudre des virginités, soignent leur figure pour en imposer à l’avenir, l’homme d’action, toujours dans la mêlée, ne s’inquiète guère de laisser une protestation suprême, et abandonne sa mémoire à la calomnie. Son abnégation fait sa perte. Que d’Hébertistes dans l’histoire ! Les habiles les tuent, puis les déshonorent.

Que leur destinée tragique soit un enseignement. Ils ont échoué et péri par l’excès de la passion. Le dévouement ne doit pas être du délire. Mais s’il est bon d’éviter leurs défauts, leurs qualités doivent servir d’exemple. Ils furent héroïques, c’est bien le moins de ne pas être ignobles. Soixante-quinze ans de vicissitudes ont singulièrement refroidi les premiers enthousiasmes de la liberté. (‘Introduction’, in Gustave Tridon, Les Hébertistes, 10).

 

Violence politique

Toute tentative de rénovation sociale ne peut qu’échouer, si elle n’a pas pour préface, la suppression du personnel oligarchique qui est l’obstacle inexorable, la pierre d’achoppement de l’humanité. (Lettre au citoyen Fauvety, 5 juillet 1852, MSS 9583, f. 391).

 

Pas d’autorité, depuis le gendarme jusqu’au Roi, qui ne mérite 29 coups de fouet chaque matin comme châtiment de son arrogance, de sa vanité, de sa rapine, de son iniquité. (n.d. [1848-9?], MSS 9581, f. 26).

 

L’impunité des oppresseurs tombés: prime pour le rétablissement des oppresseurs. (n.d. [1848-9?], MSS 9581, f. 27).

 

Les proscripteurs de la veille deviendront justement les proscrits du lendemain, et cette fois on ne criera plus: malheur aux vaincus! mais: malheur aux bourreaux! (1849, MSS 9581, f. 68).

 

Comment faire des ennemis qui refusent la liberté de discussion, qui ne connaissant d’autre argument que la contrainte et la violence? Faut-il recevoir les coups sans les rendre? Subir l’intolérance, courir tous les périls de la compression en laissant nos adversaires pleinement rassurés sur le chapitre des représailles? La lutte serait par trop inégale et la débonnaireté irait jusqu’au suicide. La guerre est la guerre; la réciprocité en est la loi fondamentale. Qui se sert de l’épée périra par l’épée. On ne doit aux persécuteurs et aux bourreaux que les représailles et la hache. (7 février 1856, MSS 9581, f. 96).

 

Le nouveau testament ordonne de tendre l’autre joue. 36 joues ne suffiraient pas à la discrétion de nos adversaires; les joues manqueraient avant les soufflets. La doctrine qui combat par l’épée doit périr par l’épée. Les idiots seuls se battent avec des sabres de bois et des pistolets de paille contre des sabres d’acier et des pistolets d’arçon. (n.d., c. 1849-50?, MSS 9584(2), ff. 290-1).

 

Ne jamais sacrifier le faible au fort. Loin de là, donner toujours tort aux forts contre les faibles. Qu’on se tranquillise, les forts sauront bien se tirer d’affaire. (2 octobre 1869, MSS 9592(3), f. 76).

 

Malheur à celui qui subit l’invective sans la rendre! Son sort est fixé. Le privilège de l’insulte assure le privilège de la violence. Qui dispose de l’outrage, dispose de la hache. (8 septembre 1869, MSS 9592(3), f. 75).

 

Les mots de modération, de calme, d’ordre, de progrès lents et tranquilles, etc. toute cette phraséologie d’assouplissement perdra la France comme elle a toujours tout perdu. En 1793, les Montagnards virent le péril et remirent au pas les parleurs d’ordre. A présent nous n’avons plus de Montagnards. Ne trouvez-vous pas qu’en fait de sang versé, celui versé par les mouvements populaires a seul fait horreur, tandis que le sang versé par les rois absolus, dans les pays conquis ou remis sous le joug, a toujours été considéré comme une saignée salutaire ? Combien de massacres sous toutes les formes depuis 1805, au profit du despotisme ! Eh bien on ne parle jamais que de 93 et de la guillotine. Si on pouvait compter, on verrait. Prenez Le Moniteur qui chaque jour donnait le nom et l’adresse des immolés (car ils ne cachaient pas eux), comptez les noms et comparez avec les réactions royalistes du Midi en 95 et 1815, avec les massacres de Manchester, avec les boucheries espagnoles et portugaises, avec les pendaisons autrichiennes d’Italie et ailleurs, avec les massacres russes de Varsovie, etc. et vous verrez. Cependant, il n’est pas question de tout ce sang ; on trouve qu’il a coulé tout naturellement. Mais 93 ! Tout le monde est occupé à se faire dresser les cheveux sur la tête. Que résulte-t-il de là ? Que l’on ne plaint que les bourreaux, quand par hasard ils succombent parce que leur métier est d’être bourreaux non victimes, que les pauvres, le peuple, sont faits pour être victimes et qu’il est scandaleux qu’ils changent quelque fois de rôle ; que l’on n’a de pitié que pour les gens comme il faut ; qu’une marquise quand on a marché sur la patte de son chien, est mille fois plus à plaindre qu’une ouvrière dont les huit ou dix enfants meurent de faim ; que l’histoire est écrite par les bourreaux, c’est-à-dire les riches et les puissants et que des lors il faut faire quelque chose. Que toutes les trompettes de l’histoire, salons, journaux, livres, comptoirs, cafés, théâtres, sont embouchés par les riches, et les riches seuls, et que par là, une minorité égoïste, insensible, impitoyable, violente, etc., est devenue peu à peu l’universalité. (‘Lettre à [Adelaïde de Montgolfier?]’, 19 ou 29 septembre 1831, OI, 585).

 

“C’est la loi, c’est justice. Cela ne nous regarde pas”. A ce mot, “la justice”, chacun s’incline […]. On subit en silence, avec respect, les caprices et les passions de la magistrature, comme autrefois les tyrannies sacerdotales. Le despotisme des robes est la plus redoutable de tous. La loi n’est qu’un instrument de domination et de vengeance entre les mains des juges. (27 août 1869, MSS 9592(3), f. 62).

 

L’Armée

L’ennemi le plus dangereux, c’est toujours celui qui tient le sabre. (‘La Situation’, juin 1876, MSS 9593, f. 13).

 

Le gouvernement n’a qu’une force, l’armée. On la sent derrière ses dédains, ses arrogances, ses escobarderies. Cette force, il ne faut ni l’injurier, ni la flatter. Il faut la lui ôter des mains. (‘La Situation’, juin 1876, MSS 9593, f. 13).

 

Bravoure, instruction, prestesse, rien de tout cela, on le déclare hautement, ne constitue le parfait soldat. La qualité essentielle, c’est l’obéissance passive, l’abdication de toute individualité, le renoncement absolu à soi-même, la servilité abjecte et féroce du bouledogue. Sous le nom de soldats, on prétend fabriquer des machines ambulantes et frappantes, des porte-fusils muets et aveugles, des automates sans souvenirs et sans avenir, sans patrie et sans famille, sans pitié et sans remords. (‘Remplacement militaire’, 21 Octobre 1848, MSS 9583, f. 23).

 

S’il est au monde une évidence, c’est bien celle qui condamne les armées permanentes. La morale, la justice, la liberté, l’économie, le sens commun, s’unissent pour leur crier: anathème! Comment l’arrêt n’est-il pas prononcé depuis long temps? Les vieilles erreurs sont bien dures à déraciner. Quand un principe mauvais s’est une fois logé dans la cervelle des hommes, il y produit d’étranges bouleversements. (n.d. [1870s?], MSS 9593, f. 43).

 

Que le cri de ralliement : « Plus de conscription ! Plus d’armée permanente ! » poussé avec énergie, brise ce joug néfaste, instrument de misère et d’im­moralité. Le jour de sa disparition sera un grand jour de délivrance. Ne soyons pas dupes des sophismes qui s’acharneront à défendre une si pernicieuse ins­titution. La routine n’en manque jamais, de ces sophismes. Arrière les affirmations tranchantes comme celles-ci : 1) Une armée permanente est l’unique sau­vegarde de l’indépendance nationale. Sa suppression laisserait la patrie à la merci de l’étranger ; 2) L’instruction militaire et la discipline ne se peuvent acquérir que par un apprentissage d’au moins trois ans dans une caserne ; 3) Tout ce qui n’est pas ou n’a pas été armée permanente n’est qu’une cohue indisciplinée incapable de tenir devant des troupes régulières.

Ces arrêts hautains, acceptés comme des axiomes, supposent et signifient qu’il n’a jamais existé des forces militaires sérieuses autres que les armées per­manentes, ce qui est absurde. Les armées perma­nentes, ce fléau de l’Europe moderne, funeste au monde entier, ne datent que de Charles VII, vers le milieu du XVe siècle. Nées de la guerre de Cent ans entre la France et l’Angleterre, elles ont paru d’abord un bienfait par la suppression du brigandage féodal, bienfait trop cher, qui guérissait d’une fièvre éphé­mère – l’anarchie – par une maladie organique – le despotisme. Les luttes d’ambition, facilitées en Europe par l’institution nouvelle, l’ont développée de siècle en siècle. Elle atteint aujourd’hui les proportions d’une calamité.

Chose bizarre ! Les nations civilisées et comparati­vement libres du vieux monde supportent avec une humble résignation cette servitude qui frappe à sa source l’espèce humaine. Elle est énergiquement repoussée, au contraire, par la plupart des peuplades noires, courbées cependant sous la plus abrutissante tyrannie. Pour l’établir, il en coûterait la vie aux bou­chers qui les gouvernent. Ces noirs tolèrent les sup­plices arbitraires qui déciment les individus en respectant la masse ; ils se révoltent justement contre un système destructif de la famille et du travail, cette double base de l’humanité.

Les plus mauvaises causes trouvent des défenseurs sincères ou intéressés. Les champions de la caserne disent: « Sans armée permanente, point de salut.» Ils oublient que les deux grandes nations guerrières de l’Antiquité, Rome et la Grèce, ne connaissaient ni armées permanentes, ni casernes, ni grandes manœuvres d’automne, rien enfin de tous ces éta­lages gonflés de vide et de menace. Et cependant leurs immortelles armées restent et resteront éternelle­ment, dans l’histoire, des merveilles incomparables d’intrépidité, de science et de discipline. Hélas ! un jour, l’armée romaine est devenue permanente et, ce jour – le premier du prétorianisme -, l’agonie de Rome a commencé.

Dans ces deux pays qui savaient si bien se battre, les armes ne constituaient pas, comme chez nous, une carrière. Tous les jeunes gens, sans exception, apprenaient à combattre et à vaincre, sans quitter le toit paternel. On n’en faisait pas des esclaves casernés, sous prétexte d’en faire des guerriers.

Ces vaillants hommes étaient des citoyens, vivant tranquilles dans leurs foyers, et appelés par circons­tance à défendre la patrie. La guerre venue, ils étaient enrôlés, conscripti. Notre mot conscrits est une tra­duction du leur, mais qu’il est loin de représenter la même idée ! La guerre terminée, les conscripti, c’est-à-dire les levées, déposaient le harnais et retour­naient aux travaux de leur profession. Nos conscrits reviennent peu ou reviennent tard, s’ils reviennent. La caserne les engloutit pour en fabriquer des militaires. (‘L’Armée esclave et opprimée’, 31 octobre 1880, MF, 404-406, 420-421).

 

Le socialisme, l’égalité

Un programme socialiste doit être bref. Voici le nôtre:

Dans l’ordre intellectuel, point d’autre domination que celle de la science, seule bienfaitrice de l’humanité;

Dans l’ordre moral, point d’autre principe que celui de la justice, c’est-à-dire de l’égalité et de la solidarité;

Dans l’ordre social, point d’autres droits que ceux du travail;

Dans l’ordre politique, point d’autre but que le triomphe à tout prix des trois grandes lois de la société, le travail, la science, la justice. (‘La Sincérité’, n.d. [1860s], MSS 9591(2), f. 374).

 

La liberté, mot volé par les oppresseurs pour déguiser la tyrannie. Il faut rejeter tous les mots qu’ils nous prennent pour les travestir, et en faire des instruments d’iniquité. […] Liberté, dans la bouche des Chrétiens, signifie liberté de l’inquisition. Dans la bouche des aristocrates, liberté veut dire liberté des grandes existences, liberté de l’exploitation, liberté d’avoir des esclaves. Rayons ce mot de notre dictionnaire. Il est déshonoré, puisqu’il a passé par la bouche de l’ennemi.

L’égalité, voila notre devise. Elle renferme tout. Il ne pas avoir, il n’y a pas d’égalité sans liberté. Aussi jamais l’ennemi ne prononce ce nom d’égalité. Il lui est odieux. C’est pour lui la tête de Méduse. Il ne l’articule que pour le calomnier en affectant d’en faire le synonyme du Césarisme, calcul infâme qui révèle les terreurs et les projets sinistres du libéralisme. (14 juillet 1869, MSS 9590(1), f. 171).

 

L’anarchie régulière est l’avenir de l’humanité. Le pouvoir, fléau exécrable, a cependant sa raison d’être et a comme pivot l’ignorance des masses. C’est sa racine unique mais profonde, extirpez-la; le pouvoir tombe pour ne plus se relever. Le seul véritable agent révolutionnaire, c’est l’instruction. Le reste n’est que palliatif […]. Briser les tyrannies qui se disent légitimes est une œuvre préliminaire sans laquelle sans doute rien n’est possible. Mais si les lumières ne descendent pas dans les masses leur enseigner le self-government, la science de se gouverner elles-mêmes, bientôt sur le terrain demeuré stérile, de nouvelles tyrannies se relèvent plus écrasantes; la Révolution porte la peine de son impuissance.

Le gouvernement par excellence, fin dernière de la société, c’est l’absence de gouvernement, alors que chaque citoyen possède tout juste sa quote-part de pouvoir, et que l’équilibre absolu de domination règne entre tous, c’est-à-dire que nul ne domine. La hiérarchie, dans ce cas, n’est plus qu’une simple application de la division du travail, et ne représente aucune des idées qui la constituent aujourd’hui. Elle n’implique ni respect, ni soumission, ni égards, ni émoluments supérieurs, ni jouissances matérielles, ni triomphe d’amour-propre, ni autorité, ni influence, ni arrogance, ni enfin de ces éléments du pouvoir actuel. C’est une corvée plutôt qu’un bénéfice, une charge dans l’acceptation matérielle du mot.

Mais à quand la réalisation de cette utopie? Pas avant l’avènement général des masses aux lumières; il n’y a de vrais révolutionnaires que les instituteurs. Ce sont eux qui font la besogne sérieuse et durables; ils tiennent dans leur mains l’avenir de la société. La réaction l’a compris et veut les exterminer.

On ne comprendra pas un jour ce qu’était le pouvoir dans nos temps de malheur. Déjà les monarchies de l’Orient nous paraissent une monstruosité. Nos gouvernements actuels inspireront à la postérité les mêmes sentiments d’horreur et d’effroi. De tels changements ne sont pas l’œuvre d’un jour. On peut renverser une dynastie; sur ses ruines fonder la République; c’est un progrès, une conquête sur le mal, un jalon planté dans la voie du bien; mais cette aventure d’un jour ne transforme pas les masses et ne leur infuse pas le savoir. C’est l’ouvrage lent et pénible des années que l’éclaircissement progressif et universel des masses d’une nation. (n.d. [1848-9?], MSS 9581, ff. 23-5).

 

La fraternité, c’est l’impossibilité de tuer son frère.

Il y a chez l’homme, comme dans toute être organisé, animal ou végétal, une tendance native, une fores d’expansion et d’envahissement qui le pousse à s’étendre, à se développer aux dépens de tout ce qui n’est pas lui. […] Cette tendance est la condition indispensable à la conservation et au perfectionnement de chaque individu et de son espèce. Elle est contenue et limitée par la tendance toute semblable des autres individus, tant de la même race que des espèces différentes. C’est la lutte perpétuelle, acharnée, le struggle for life de Darwin.

De là cette soif universelle d’usurpation trop démontrée par l’expérience. […] L’ouvrier opprimé devient patron oppresseur, et il n’est pas le moins dur, les ateliers le savent. L’abus est donc certain, tant qu’on ne le rend pas impossible.

Toutes les difficultés sociales viennent de là. On ne peut se fier à personne, même au plus raisonnable, au plus modéré. Le pouvoir est oppresseur par nature. Le sentiment de justice, développé par l’instruction, n’est lui-même qu’un assez frêle obstacle. L’instinct envahisseur se fait jour, dès qu’il ne sent plus la résistance et se fait illusion de la meilleure foi du monde, avec les plus beaux prétextes.

Il n’existe de sureté pour chacun que dans l’égalité de force chez tous. Les forces juxtaposées se font échec et équilibre. Point d’autre garantie sérieuse dans l’ordre sociale. La fraternité n’est que l’impossibilité de tuer son frère. (avril 1869, CS2, 98-9; MSS 9590(1), ff. 179-180).

 

La fraternité ! c’est l’impossibilité de tuer son frère. Elle ne peut exister qu’entre égaux. La nature n’a qu’un procédé pour la conservation de l’espèce, c’est l’équilibre entre les forces des individus. A l’homme, être sociable, elle a donné, pour réaliser cette égalité tutélaire, la conscience et l’intelligence. (1850, CS2, 97).

 

Le but de toute activité est le bonheur. Mais qu’est-ce que le bonheur? Chacun en donne sa définition, et la liste serait longue. C’est dit-on volontiers, la satisfaction des besoins. Encore un mot vague, celui-là. Quels besoins? Ici le champ s’ouvre à perte de vue. Il y a besoin physique et besoin moral. Au physique, la chose désirable par excellence, c’est la santé pour soi et les siens. Elle n’est pas possible sans le bien-être matériel. Ce bien-être, en somme, ne dépend que de conditions modérées.

Ils n’est pas indispensable, il n’est même pas utile d’être empereur pour se bien porter et avoir de beaux et vigoureux enfants.

L’opulence et le pouvoir ne sont donc pas des objets de première nécessité, ce qui ne les empêche pas d’être, la richesse surtout, le but de toutes les aspirations, le mobile de presque tous les actes.

Pourquoi ? Parce que la servitude et la misère épouvantent. La société se compose de riches et de pauvres, de puissants et de faibles, d’exploiteurs et d’exploités. Il faut choisir entre ces deux catégories. Qui pourrait hésiter ? Les supprimer toutes deux, c’est le véritable progrès à poursuivre. (‘L’Impôt progressif’, 1867, CS2, 38-39).

 

Communisme et Proudhonisme se disputent avec acharnement, au bord d’un fleuve, pour décider si l’autre rive est un champ de mais ou un champ de blé. Ils s’entêtent à résoudre la question avant de franchir l’obstacle. – Eh ! passons d’abord ! Nous verrons là-bas ! (1850s, CS2, 314).

 

Le parti révolutionnaire

Le peuple veut voir clair sur la route de l’avenir; il demande à des guides à illuminer toute l’avenue de l’ordre nouveau. (n.d., c. 1850, MSS 9581, f. 28).

 

Personne aujourd’hui n’a le droit ni le pouvoir de formuler l’avenir […]. On peut le pressentir, l’entrevoir en partie, le supposer avec plus ou moins de vraisemblance. Le définir et le libeller serait la plus monstrueuse et aussi la plus impuissante des usurpations. (mars 1869, MSS 9590(1), f. 158).

 

On voit peut- être le présent, jamais l’avenir, pas même ses éléments. (mars 1870, CS2, 58).

 

Si le socialisme n’est pas l’auteur de la Révolution, il n’en sera pas le maître. Il faut qu’il la fasse, non qu’il la laisse faire. Le lendemain ne relève que du vainqueur. En somme, les socialistes savent ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne veulent pas. C’est bien assez. Quoique minorité, ils ont l’énergie et l’initiative. Qu’ils ne laissent pas d’autres prendre le pas sur eux. Aujourd’hui tout est dans les actes. Le partage a fait son temps. (Novembre 1853, MSS 9583, f. 387).

 

Le parti républicain est une véritable tour de Babel. Quel désordre! Quelle confusion dans les idées! A quelle espérance, à quelle perspective raisonnable pourrait-il se rattacher? Un gouvernement ne s’use que contre la discussion. Bonaparte s’est débarrassé de cet ennemi. Les révolutions doivent être faites dans les esprits avant de s’accomplir dans la rue. Où est la lutte aujourd’hui? Où est l’initiative? (1 septembre 1852, MSS 9582, f. 75; cf. MSS 9581, f. 149).

 

Les hommes de la nuance même la plus prononcée, au point de vue socialiste et révolutionnaire, se retirent de l’arène et rompent complètement avec la politique active. C’est une désertion universelle qui m’a presque entrainé moi-même désespéré. Je me sentais vaincu, écrasé par un irrésistible sentiment d’impuissance. Heureusement les prolétaires m’ont retrempé et rendu à de meilleures déterminations. Je ne m’étonne donc pas que vous avez éprouvé une impression analogue […]. Prenez garde néanmoins d’aller trop loin dans cette voie. Point d’illusions. Vous n’avez pas vu la masse du peuple, mais seulement des hommes d’élite. Ils ne forment que le très-petit nombre, et ce serait une grave méprise de juger l’ensemble sur cette minorité. – Impossible de s’y méprendre, le peuple, lui aussi, est tombé dans le découragement, l’indifférence et l’apathie. Ses instincts restent bons. L’idée révolutionnaire vit au fond du cœur. Mais il y a inertie complète, affaissement. Et certes, le contraire serait un miracle. Il n’y a plus ni presse, ni tribune. Nul enseignement démocratique, plus l’ombre de propagande écrite ni verbale. […] Le dévouement aujourd’hui consiste à raconter avec des airs effarés de sombres histoires de mouchards. Le meilleur démocrate est celui qui fait créer les plus effrayants fantômes. Vraiment la police peut se croiser les bras et s’épargner des frais. Les républicains font eux-mêmes sa besogne. […]

Il existe bien encore des révolutionnaires isolés, il n’y a plus trace de parti révolutionnaire. Il a disparu de la scène et personne se croit plus tenu de compter avec lui. […] Les générations nouvelles grandissent dans l’ignorance de nos idées, qui s’effacent ainsi peu à peu de l’esprit des masses. Une minorité seule y demeure fidèle, et cette minorité va s’amoindrissant chaque jour par la seule marche du temps. (Lettre à R., 7 avril 1860, MSS 9584(1), ff. 114-6).

 

Vous croyez à cette étoile [de la révolution], moi aussi, mais à une condition, c’est qu’on marche à sa lumière, qu’on ne se tienne pas accroupi sur place à la contempler. Les révolutions ne se font pas toutes seules; elles sont l’ouvrage des hommes. Pour peu qu’on y travaille dans l’avenir, comme on l’a fait depuis huit ans, l’histoire changera de route, malgré tous les oracles du fatalisme humanitaire.

C’est aujourd’hui une opinion unanime et vraie que le gouvernement ne saurait être renversé par l’insurrection. Comment peut-il tomber cependant sinon par la Force, intérieure ou extérieure. Compteriez-vous sur la guerre, la guerre! notre plus grand ennemi! […] Notre salut ne dépend que de nous, et il ne faut l’attendre que de nous. “Aide-toi, le ciel t’aidera”, telle est la devise des hommes. L’inaction c’est la mort. Que faire? Direz-vous. Rallier un certain nombre d’intelligences, organiser un état-major, afin d’être prêt au jour des crises qui ne saurait tarder. Eh! bien, mon cher R., cela même est impossible. La dissolution est si complète, le désarroi si universel, que toute tentative de ce genre aboutirait à l’impuissance, presqu’au ridicule. Chez nous, pour que des hommes se groupent et s’unissent, il faut l’action d’un courant électrique, et ce courant ne peut naître que d’un mouvement général d’idées, d’espérances communes, en un mot, de la vie de parti. Cette vie s’est éteinte. La première chose est de la rallumer.

J’avais eu d’abord votre pensée. C’est elle qui se présente la première: constituer un noyau, un personnel, soit pour la lutte, soit pour l’expectative. J’ai bientôt reconnu la chose impraticable. Cette organisation, si restreinte qu’on la suppose, n’est réalisable dans un monde comme le notre, qu’avez la perspective d’un but prochain, avec le stimulant de l’agitation publique. […] J’ai compris que je faisais fausse route, et qu’avant de grouper des hommes, il s’agissait d’abord de les tirer de leur léthargie. Ils dorment; réveillons les! On ne marche que debout. Les anciens nous ont soutenu l’impuissance et l’inutilité de la presse clandestine: je nie sur ce chapitre la compétence des anciens. Ce sont eux les plus découragés, les plus las. […] Non! La propagande clandestine n’est pas une illusion et une futilité. Si cela était, pourquoi le peuple en aurait-il soif? De toutes parts on réclame des écrits. On est altéré de la parole révolutionnaire. Le moindre chiffon imprimé bouleverse les ateliers. A cet égard, les renseignements sont unanimes. Les prolétaires se fatiguent et s’indignent de cette inertie mortelle. Ils demandent où sont les chefs de parti, pourquoi cet abandon et ce silence. Vous ne l’ignorez pas, mon cher R., le peuple a besoin d’impulsion. Il ne sait pas encore se mouvoir de lui-même. Quand viendra ce temps, hélas! Quand viendra-t-il? Celui des tyrannies et des intrigues sera passé alors. Mais nous n’en sommes pas là. Tâchons d’y arriver, ou du moins, d’approcher. […] Notre cause finira par périr, si on ne ramène pas la pensée des masses au socialisme, aux questions d’égalité et de révolution. […]

Soyez bien persuadé, mon cher R., que l’inaction nous est fatale. Il faut en sortir à tout prix, réveiller les masses, faire rentrer en scène la révolution, sous peine de la voir bannie pour toujours. (Lettre à R., 7 avril 1860, MSS 9584(1), ff. 117-20).

 

La proposition T… de n’admettre que des ouvriers dans L’Internationale et le coopératif tend au rétablissement des corporations de l’ancien régime et du compagnonnage. C’est l’abdication de toute idée politique et civique, le parquement des travailleurs dans une existence toute privée, purement matérielle. C’est leur dégradation intellectuelle et morale, la proclamation de leur infériorité comme caste. C’est une véritable abdication. (‘L’Exclusivisme ouvrier’, janvier 1868, CS2, 348).

 

Il ne faut pas essayer de faire des bonds, mais des pas humains, et marcher toujours. (Blanqui, discours prononcé à Milan, novembre 1880, cité par Geffroy, L’Enfermé, 434).

  1. Victor Cousin (1849), in Séances et travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, ed. M. Mignet, deuxième série, vol. VI (Paris: 1849), 418-9.