Critical assessments

Daniel Bensaïd

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Qui est le juge? Pour en finir avec le tribunal de l’Histoire

Paris: Fayard, 1999, 33, 158.

[…] Troublante nouveauté. Entre le tribunal et l’histoire, entre le temps court du juge et le temps long de l’historien, la différence de rythme est patente. Pour le tribunal, une fois le verdict prononcé, la cause est entendue. On ne revient pas sur la chose jugée. En histoire, disait Blanqui, « l’appel est toujours ouvert ». Le dernier mot n’est jamais dit. On ne peut s’en remettre à une improbable apocatastase ou à la réconfortante certitude d’un jugement dernier. On juge dans l’incertain et dans le provisoire, toujours sous réserve : l’événement nouveau redistribue sans cesse les rôles, rebat les cartes, modifie les éclairages, renverse les valeurs.

La justice a le goût des affaires classées.

L’histoire ne connaît que les affaires non classées. […]

[…] La réappropriation d’expériences historiques cruciales passe par un pénible travail d’interprétation. L’effort d’objectivation est indissociable de sa critique immanente. Le genre qui convient à cette connaissance réflexive est celui, tombé en désuétude, de « l’essai de philosophie historique ». Les styles si profondément littéraires, voire esthétiques, de Marx dans Le 18 Brumaire, de Blanqui dans L’Eternité par les astres, de Benjamin dans Paris capitale du XIXe siècle, ou de l’historien soviétique Mikhaïl Guefter en témoignent : l’énigme des grandes tragédies exige non seulement une intelligence, mais une écriture de l’événement qui en restitue l’irréductible ambigüité. […]

‘Temps historique et rythmes politiques’

Paper given at the ‘Pensare con Marx, ripensare Marx’ conference, organized by the Centre d’études Livio Maitan. Rome, 26 January 2007.

L’histoire ne fait rien

Marx et Engels y récusent une vision apologétique de l’histoire selon laquelle tout ce qui arrive devait nécessairement se produire pour que le monde soit aujourd’hui ce qu’il est, et pour que nous devenions ce que nous sommes : « Grâce à des artifices spéculatifs, on peut nous faire croire que l’histoire à venir est le but de l’histoire passée ». Cette fatalisation du devenir historique enterre une seconde fois « les possibles latéraux » (selon l’expression de Pierre Bourdieu) qui ne sont pourtant pas moins réels (au sens d’une Reale Möglichkeit) que le fait accompli résultant d’une lutte incertaine.

Cette critique marxienne de la raison historique et de l’idéologie du progrès, anticipe celle impitoyable, par Blanqui, du positivisme en tant qu’idéologie dominante de l’ordre établi. Dans ses notes de 1869, à la veille de la Commune, l’intraitable insurgé écrivait en effet : « Dans le procès du passé devant l’avenir, les mémoires contemporains sont les témoins, l’histoire est le juge, et l’arrêt est presque toujours une iniquité, soit par la fausseté des dépositions, soit par leur absence ou par l’ignorance du tribunal. Heureusement, l’appel reste à jamais ouvert, et la lumière des siècles nouveaux, projetée au loin sur les siècles écoulés, y dénonce les jugements des ténèbres. » Pas plus qu’elle n’est un deus ex machina, ou un démiurge, l’histoire n’est donc un tribunal. Et quand elle se prétend telle, ce n’est en réalité qu’un cénacle de juges asservis à de faux témoins.

En effet, l’appel au jugement de l’histoire aboutit, comme l’écrit Massimiliano Tomba, à forclore la question de la justice. C’est ce que constatait déjà Blanqui : « De sa prétendue science de la sociologie, aussi bien que de la philosophie de l’histoire, le positivisme exclut l’idée de justice. Il n’admet que la loi du progrès continu, la fatalité. Chaque chose est excellente à son heure puisqu’elle prend place dans la série des perfectionnements. Tout est toujours mieux. Nul critérium pour apprécier le bon ou le mauvais. » Pour Blanqui, le passé reste donc un champ de bataille sur lequel le jugement des flèches, le sort des armes, et le fait accompli ne prouvent rien quant au partage du juste et de l’injuste : « Parce que les choses ont suivi ce cours, il semble qu’elles n’auraient pu en suivre d’autre. Le fait accompli a une puissance irrésistible. Il est le destin même. L’esprit en est accablé et n’ose se révolter. Terrible force pour les fatalistes de l’histoire, adorateurs du fait accompli ! Toutes les atrocités du vainqueur, la longue série de ses attentats sont froidement transformés en évolution régulière inéluctable, comme celle de la nature. » Mais « l’engrenage des choses humaines n’est point fatal comme celui de l’univers : il est modifiable à toute minute. » Car, ajoutera Benjamin, chaque minute est une porte étroite par où peut surgir le Messie. […]

Penser Agir

Paris: Lignes, 2008, 192-193, 261, 269, 294-295.

‘Dialectique et Révolution’

[…] Sans aller aussi loin qu’Alain Badiou, qui n’admet que quatre dialecticiens français (Pascal, Rousseau, Mallarmé et Lacan), force est de constater une misère tenace de la pensée dialectique en France. Dejà relevée par Marx, notamment dans de brèves remarques impitoyables envers Auguste Comte, elle fut aussi soulignée par Trotski. Il évoquait, dans La Révolution permanente, « l’aversion » envers la dialectique « répandue dans les milieux de gauche français ». Gramsci notait lui aussi, dans ses Cahiers de prison, que « le Français n’a pas une mentalité dialectique et concrètement révolutionnaire ». Cette aversion n’est évidemment pas le fait d’une incapacité génétique gauloise, mais d’une histoire politique et culturelle.

Elle est le corollaire de la domination positiviste (comme pensée du « progrès dans l’ordre ») dans les sciences humaines universitaires et de son hégémonie dans le pacte républicain sur lequel s’est constituée la IIIe République. C’est contre cette emprise du « parti intellectuel », de ses Lanson, Lavisse, et autres Langlois que s’insurgeaient le jeune Péguy ou Georges Sorel. Dans Pour Marx, Althusser considérait au contraire encore Comte comme « le seul grand philosophe français du XIXe siècle ». Or le positivisme est une idéologie typiquement thermidorienne visant à conjurer le péril révolutionnaire et ses turbulences. Blanqui fut l’un des rares, au sein du mouvement ouvrier naissant, à saisir cette dimension apologétique du positivisme. Il faudrait citer sur ce point des pages entières de ses carnets. Le positivisme comme idéologie de réaction, donc. […]

‘Le Temps Brisé de la Politique’

Contrairement à une idée trop répandue, Marx n’est pas un philosophe de l’histoire. Il est plutôt bien avant la seconde Considération intempestive de Nietzsche, L’Eternité pas les astres de Blanqui, la Clio de Péguy, les thèses de Walter Benjamin sur le concept d’histoire, ou le livre posthume de Siegfried Kracauer sur L’Histoire, l’un des premiers à avoir rompu catégoriquement avec les philosophies spéculatives de l’histoire universelle : providence divine, téléologie naturelle, ou odyssée de l’Esprit. Cette rupture avec les « conceptions vraiment religieuses de l’histoire » est scellée par la formule définitive d’Engels dans La Sainte Famille : ‘L’histoire ne fait rien ! » Ce constat lapidaire écarte toute représentation anthropomorphique de l’histoire en personnage tout-puissant tirant les ficelles de la comédie humaine dans le dos des êtres humains réels. […]

[…] La centralité de la lutte des classes et son issue incertaine exigent en effet une part de contingence et une notion non mécanique de causalité, une causalité ouverte dont les conditions initiales déterminent un champ de possibles sans déterminer mécaniquement lequel l’emportera. La logique historique s’apparente alors davantage au chaos déterministe qu’à la physique classique : tout n’est pas possible, mais il existe une pluralité de possibilités réelles entre lesquelles c’est la lutte qui tranche. Ici encore, il faut faire appel au Blanqui de L’Eternité pas les astres, pour qui, après les défaites récurrentes de 1832, 1848, 1871, « seul le chapitre des bifurcations » restait « ouvert à l’espérance ». D’un usage peu commun à l’époque, ce terme de bifurcation était pourtant promis à un brillant avenir dans le vocabulaire de la physique quantique comme dans les mathématiques de la catastrophe de René Thom. […]

‘Nouvelle Période, Nouveau Parti’

[…] Nous assistons sans doute de la fin d’un cycle dans l’histoire des mouvements d’émancipation. Mais on ne repart pas de rien et on ne recommence pas de zéro. Le XXe siècle a eu lieu. Il serait imprudent d’en oublier les leçons. Sous réserve d’inventaire, à condition de ne pas le considérer comme un placement boursier, notre héritage politique et théorique vivant sera ce qu’en feront les héritiers. Il s’agit de partir de ce qu’il y a eu de meilleur pour aller de l’avant. C’est d’autant plus facile pour nous que nous n’avons jamais été dans une identification exclusive ou dans le culte d’un père fondateur. « Trotskistes », si l’on veut, mais notre souci de longue date consiste à transmettre, dans sa diversité, l’histoire et la culture du mouvement ouvrier, aussi bien Lénine et Trotski que Blanqui, Rosa Luxemburg, Sorel, Jaurès, Labriola, Gramsci, Nin, Mariátegui, Guevara, Fanon, Malcolm X, et bien d’autres, non seulement révolutionnaires mais des réformistes sérieux. Ces références ne sont pas équivalents, elles n’ont pas pesé du même poids dans les épreuves historiques, mais elles constituent une culture commune. Sans relativiser l’importance de ses propres acquis, la Ligue [Communiste Révolutionnaire] est donc prédisposée par cette approche à leur dépassement ou à leur trans-croissance. […]

With Michael Löwy. ‘Auguste Blanqui, Herectical Communist’

Radical Philosophy 185 (May-June 2014), 27, 35.

The political reproaches often directed against Blanqui are sufficiently well known that it is not worth going over them: putschism, revolutionary elitism, Germanophobia, and so on. And yet his image continues to haunt us: he personifies not only the victim of all the (nineteenth-century) reactions – Orléanists, Bonapartists, Versaillais, conservative Republicans [républicains d’ordre] all took turns in imprisoning him – but also the message of his ‘rallying sound’ (Walter Benjamin) that reverberated well beyond his own century.

If one were to sum up Blanqui’s politics, one could say that it is above all, and most significantly, a revolutionary voluntarism, at once the source of his strength and weakness, of his greatness and limitation. Contrary to the Saint-Simonians and, above all, the positivists – those rogues who distinguish themselves only by ‘their respect of force and their care to avoid contact with the vanquished’, who systematically tend to liken society to nature – Blanqui does not believe in alleged political ‘laws’. For him the word ‘law’ only has meaning in relation to nature; what we call a ‘law’ or a fixed rule is incompatible with reason and will. Where man acts there is no place for law.2 If this voluntarism sometimes led Blanqui to failure – the armed uprisings of 1839 and 1870 being the best such examples – it nevertheless saved him from the straitjacket [marais gluant] of ‘scientific’ determinism. […]

With Blanqui, the strategy of future revolutions is what falters, clumsily posing questions to which it still responds with the techniques and conspiracies of an era that is coming to an end. In 1830, only popular fervour was needed to overthrow ‘a power terrified by armed uprising’. But a ‘Parisian insurrection repeating the old mistakes today no longer has any chance of success’, the old fighter recognized in 1868 in his Instructions. In 1848 the people had won by the ‘method of 1830’ but was defeated in June ‘because of lack of organization’. For the army only has two advantages over the people: the chassepot rile and organization. One could not therefore remain static and ‘perish by the absurd’ in fearing the Haussmannian transformation of Paris. One had to dare to take the initiative, to take the offensive.

Hence Blanqui’s virulence towards positivist sociology, which is essentially anti-strategic. Even though ‘in the trial of the past before the future, history is the judge and the verdict almost always an iniquity’, ‘the appeal remains forever open’. A theory of order and of orderly progress, of progress without revolution, positivism is an ‘execrable doctrine of historical fatalism’ elevated to a religion. However, ‘the sequence of human things is not inevitable like that of the universe, it can be changed at any moment.’

At any moment! Each second, Benjamin will add, is a narrow door through which the Messiah can emerge. Against the dictatorship of the fait accompli, for Blanqui ‘Only the chapter of bifurcations remains open to hope.’ Against ‘the mania of [continuous] progress’ and ‘the infatuation with continuous development’, the eventful irruption of the possible within the real was called revolution. The debate overriding history laid out the conditions of a strategic, and non-mechanistic, ‘homogenous and empty’ temporality.